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MABINGUE NGOM : « le dividende démographique a désormais du potentiel en Afrique »

En marge de la conférence régionale qui, il y a quelques jours, a réuni à Conakry leaders religieux et communautaires d’une part, et communicateurs traditionnels de l’autre, autour du dividende démographique, nous avons approché le directeur régional Afrique de l’ouest et du centre du Fonds des Nations unies pour la Population (UNFPA). Au cœur de l’entretien que nous a accordé Mabingué Ngom, le dividende démographique dont la capture désormais ambitionnée par le continent africain, devrait aider ce dernier à sortir de sa léthargie chronique. Et à en croire M. Ngom, les perspectives sont plutôt positives, eu égard à la dynamique de mobilisation des principaux acteurs et de la volonté politique clairement manifestée. Le défi, selon lui, reste à réussir la même adhésion de la part des communautés les plus reculées, celles qui n’ont pas toujours accès aux informations du fait d’obstacles qu’il suggère de surmonter.

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 Vous avez pris part à Conakry, à une conférence régionale organisée par l’UNFPA et dont les participants étaient les communicateurs traditionnels, d’une,  et les leaders religieux et communautaires, de l’autre. Pourquoi avoir ciblé ces deux couches ?

Je crois qu’il était important de voir ce que nous sommes en train de faire, en ce qui concerne  les changements de comportement qui sont indispensables, si nous voulons aller vers la capture dividende démographique. Comme vous le savez, la capture dividende démographique nécessite l’accélération de la transition démographique qui, elle-même, passe de façon inévitable par une baisse de la mortalité maternelle et infantile, qui va changer  la structure d’âge de la population. Or, si je prends par exemple l’objectif de la baisse de la mortalité maternelle et infantile, nous savons qu’il y a des comportements sociaux qu’il faut altérer et changer pour y arriver. A propos, nous savons par exemple que la planification familiale nous permet de réduire au moins d’1/3 les cas de mortalité maternelle. Or, justement, en matière de mortalité maternelle, aujourd’hui, en Afrique de l’ouest et du centre, nous affichons les taux plus  élevés à travers le monde. Donc, si nous partons du postulat qu’il faut aller vers le changement de comportements et que cette région est la plus affectée, il nous faut donc faire en sorte que cette information –l’utilisation de la planification permet de réduire le taux de mortalité maternelle- puisse circuler. Mais il se trouve que cette information ne circule pas et la situation devient pire dans les régions affectées. Dans chaque pays, les parties les plus touchées sont en réalité les parties qui ne reçoivent pas d’informations. Parce que nous avons l’habitude de faire circuler l’information en Français ou en Anglais, en fonction du pays ; alors que nous savons que dans la plupart de ces pays, les personnes qui sont affectées par ces problèmes majeurs ne sont pas les personnes qui parlent Français ou Anglais. Il était donc important de changer de fusil d’épaule et de faire appel à ceux qui ont la capacité de communiquer avec les couches et les communautés les plus éloignées, celles qui ne maitrisent pas nos langues de travail, voire bureaucratiques, mais aussi qui communiquent dans un environnement où on prend en compte les aspects sociaux, la sensibilité sociale, culturelle, religieuse, etc. Or, qui est mieux pour faire ça ?  Si ce ne sont ces leaders communautaires, ces communicateurs traditionnels qui sont à-même de porter ces messages et à le faire avec la touche qui sied ?  Parce que ce sont des personnalités respectées, ce sont des personnalités à qui les communautés ont une confiance extraordinaire. Si nous voulons vraiment changer de comportement, je pense que ce sont des personnes ressources pareilles qu’on doit approcher. Cela découle de l’impératif d’utiliser les moyens les plus appropriés pour toucher les personnes les plus intéressées par le travail que nous sommes en train de faire. Il ne s’agit pas de continuer à rester dans les capitales et à répéter le même message, de convaincre des gens qui sont déjà convaincus, mais c’est d’aller vers les poches des populations les plus éloignées où nous voulons vraiment voir les changements.

Quel est aujourd’hui le niveau d’appropriation du concept de dividende démographique ?

Je pense que les trois dernières années nous avons fait énormément de progrès. En fait, depuis la décision du sommet des chefs d’Etat de l’Union africaine de janvier 2016 qui, avaient pris la décision de faire de l’année 2017, l’année pour la capture du dividende démographique en investissant dans la jeunesse. Je pense que les chefs d’Etat, en prenant cette décision, avaient demandé à quelques agences dont le Fond des Nations unies pour la Population (UNFPA) de les aider à faire une feuille de route. Nous avons fait la feuille de route que les chefs d’Etat ont d’ailleurs adoptée depuis. Ce que nous avons fait a permis de mobiliser tous les acteurs. D’autant que nous ne nous sommes pas limités seulement à l’engagement politique à travers l’adoption de la feuille de route. Nous avons beaucoup investi dans la mobilisation de tous les acteurs, nous avons mobilisé les parlementaires au niveau continental et dans les pays, nous avons mobilisé les organisations de recherche, de jeunes et surtout les sages, parce que nous travaillons en étroite collaboration avec le forum africain qui est le regroupement des anciens chefs d’Etat et de gouvernement africains. Je pense qu’ils sont restés des acteurs extrêmement crédibles et qui n’ont rien à gagner, ils n’ont que des choses à offrir aux générations futures. Nous avons mobilisé le secteur de la recherche, nous avons même mobilisé les communicateurs en mettent en place tout autour du dividende démographique. Nous avons aussi mobilisé les religieux car nous avons réalisé que tout ce que vous faites dans les communautés africaines, sans le soutien, sans l’engagement, sans le parrainage même de ces leaders religieux, vous pourrez certes faire des résultats, mais ce qui est sûr, ils ne seront pas durables ou que vous allez tout simplement perdre du temps. En somme, nous avons couvert pratiquement tous les acteurs et nous nous sommes rendu compte que les communicateurs traditionnels pouvaient nous aider en si bon chemin, à descendre en profondeur, là où le match se joue, à savoir au niveau des communautés. Par exemple, les griots en Guinée ont une capacité, ils ont une véritable force de frappe, lorsqu’il s’agit d’atteindre les masses dans les endroits les plus profonds, avec des méthodes, des approches et des messages qui sont culturellement sensibles et avec un verbe et une façon de parler qui nous permettront de faire passer le message et de réaliser les progrès dont nous avons besoin. Nous sommes convaincus que le dividende démographique va se jouer au niveau des communautés, des collectivités locales et sur ce terrain, par exemple dans un pays comme la Guinée, le Mali, le Sénégal, le griot est le maitre. Il peut nous aider à obtenir des résultats que nous ne pouvons pas avoir avec les autres moyens de communication.

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Mais on imagine bien qu’il y a des obstacles ?

Des obstacles, il y en a dans toutes les entreprises humaines. Mais aujourd’hui, il y a un potentiel extraordinaire. Il y a une très forte mobilisation, il y a même des initiatives d’opérationnalisation au niveau communautaire du concept où nous appliquons le paquet d’instruments qui ont été développés au cours des années. La méthodologie est là, la conviction politique est là, l’engagement des communautés est en train d’être gagné, la mobilisation des religieux, la mobilisation des parlementaires qui décident des lois, qui votent les budgets mais également qui contrôlent l’action gouvernementale, toutes ces conditions sont réunies. Cependant, cette mobilisation n’est pas suffisante. Il faut l’action et une action coordonnée. Et nous y sommes avec l’initiative pilote que j’ai lancée à Fass (Dakar, Sénégal) et pour laquelle nous pensons pouvoir associer la Guinée dans les semaines et mois qui viennent. La question des ressources demeurent le nerf de la guerre. A ce niveau-là, nous faisons tout pour non seulement explorer la réorientation de nos propres ressources au Fonds des Nations unies pour la Population, mais aussi travailler en synergie avec tous les autres acteurs des autres bailleurs de fonds pour renforcer cet axe prioritaire des pays, mais également pousser les pays eux-mêmes à poser les gestes qui vont nous aider à renforcer les budgets que nous avons pour ce chantier important.  Et ce dernier aspect est particulièrement important, parce que lorsque les pays auront par exemple mis un peu d’argent dans le domaine, ça nous donnera des armes additionnelles pour convaincre nos partenaires au développement, quant au sérieux que les pays eux-mêmes accordent au sujet et qu’ils ne sont pas seulement dans les déclarations d’intention, mais qu’ils sont en train de poser des actes concrets pour contribuer à l’opérationnalisation de la capture dividende démographique, avec les moyens limités qui sont les leurs. Je pense que c’est ce genre d’approches de partenariat sur lesquelles nous travaillons et c’est pourquoi nous voulons faire venir le secteur privé. Pas seulement les grandes multinationales. Parce que nous savons que dans chacun de ces pays, il y a un secteur privé naissant qui peut contribuer à l’effort fiscal pour la résolution de ces grands problèmes. Qu’on le veuille ou non, la question de la jeunesse est aujourd’hui le plus grand défi et la plus grande crise devant nos portes. Aussi, si nous voulons éviter le plongeon du continent, nous devons agir maintenant, parce que c’est l’affaire de tout le monde. Nous y sommes avec d’excellents projets, une très bonne dynamique et tout le monde est engagé, les opérations sont en cours. Nous essayons d’optimiser tout cela, bien orchestrer et faire en sorte que nous puissions aller rapidement vers la capture démographique

Vous en avez-vous-mêmes parlé. La capture du dividende démographique nécessite de gros investissements. Or, il se trouve qu’en Afrique, tout est prioritaire et que les pays, dans une large mesure, dépendent de l’apport extérieur. N’est-ce pas un handicap ?

Certes, c’est un handicap. Mais c’est un handicap que nous pouvons contourner, mais ce que vous dites est vrai. Mais je pense avoir ébauché une piste de solution, la dernière fois, au cours d’une réunion, avec l’exemple de l’arbre. C’est vrai qu’en Afrique, il y’a trop de priorités. Mais il faut qu’on arrive à sérier les problèmes, pour que si vous avez un robinet qui coule dans une maison, on comprenne que la moquette qui est mouillée ou la tâche que vous allez voir dans votre salon, ce ne sont pas là les problèmes. Ça ce sont des conséquences. Tant que vous ne fermez pas le robinet, vous allez avoir beaucoup de conséquence. Même si vous passez votre journée à régler chacune de ces petites conséquences, vous n’allez jamais régler le problème. Parce que le robinet continuera toujours à couler. Et comme je le disais tantôt, les problèmes africains, on peut les schématiser sous forme d’un arbre des problèmes. Cet arbre nous permet de savoir qu’est ce qui est fruit, qu’est ce qui est branche, qu’est ce qui est tronc et qu’est-ce qui est racine. Si tu veux couper ton arbre, il ne sert à rien de venir tous les matins ou toutes les semaines, pour couper une feuille ou une branche. Et même si tu coupes le tronc, dans six mois tu ne verras peut-être pas un arbre. Mais dans un an, tu trouveras un grand arbre.  Donc, si tu veux régler un problème qui a des ramifications multiples, il faut s’attaquer à la racine de l’arbre. Et je peux vous dire que mon analyse et mes expériences montrent qu’il y a un problème que l’Afrique doit régler, pour régler la plupart des autres problèmes, c’est la question du croit démographique trop rapide. Tant que la femme va continuer à avoir 5 à 6 enfants, nous allons tout faire pour régler tous les petits problèmes. Il en restera toujours. Il serait dommage que nous passions tout notre temps à couper une feuille et à revenir tous les jours comme un serpent qui se mord la queue. Je pense qu’il est temps que nous soyons stratèges et que nous identifions parmi la multiplicité des problèmes, les deux ou trois que nous pouvons régler et régler tous les autres en même temps.

Une des préoccupations auxquelles les filles restent confrontées en Guinée, c’est l’excision dont la persistance écorne l’image du pays. Comment en venir à bout ?

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C’est une question de société qui est là depuis des centaines d’années. Je pense qu’il convient de renforcer les actions en cours. On peut dans ce cas espérer que la question se règle peut-être à l’horizon d’une génération. Mais il faut faire les investissements aux bons niveaux. Il faut notamment travailler avec la jeune génération. Par exemple, aller dans les écoles et commencer à leur faire comprendre les effets pervers de certaines pratiques. Je suis sûr que lorsqu’ils auront 25 à 30 ans, une fois mariés, ils ne vont pas le faire à d’autres enfants. Mais il nous faut également utiliser les autres outils, je veux parler des communicateurs traditionnels. La voix du chef de l’Etat lors de la cérémonie de clôture de la conférence régionale a été bien entendue, c’est une voix qui porte. Il faut aussi faire en sorte que nous puissions être consistants, que nous puissions avoir des lois qui l’interdisent et que ces lois soient observées, que des parlementaires puissent contrôler l’exécution de ces lois-là, contrôler l’action de l’Exécutif qui met des moyens. Il faut également envisager les choses sous l’angle de l’intégration, parce que ça ne peut pas être une action isolée où l’action d’un pan de la société. Ça doit être dans une dynamique de convergence. Les efforts doivent être accompagnés par les religieux, la communication peut être portée par des communicateurs traditionnels, des musiciens, des griots et des artistes et que dans les écoles, nous puissions investir résolument dans la création de ce que l’on appelle un nouveau type africain. Et ça, ce n’est pas un travail d’un jour ou de deux jours. Je pense qu’il faut bien cibler la population avec laquelle nous allons travailler. Ça ne peut pas être seulement les adultes ou les grands-pères mais plutôt les jeunes qui constituent le futur. Ça demande un travail en profondeur au niveau de la jeunesse que nous avons en Guinée et je pense que les changements sont totalement à notre portée

Propos recueillis par Boubacar Sanso Barry

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