BEDIE-GBAGBO : un nouveau front en gestation

La rencontre n’est pas anodine. Eu égard tout d’abord à l’envergure des deux personnalités et aux poids réels et symboliques qu’ils incarnent dans le paysage politique ivoirien. Eu égard aussi au lien qu’on peut établir avec le rendez-vous politique majeur qui attend le pays d’Houphouët-Boigny en 2020. Cependant, Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo et leurs entourages respectifs relativisent. Ils en sont même à banaliser la portée de la retrouvaille bruxelloise. Elle symboliserait la réconciliation nationale, pour quelques-uns. Ce serait aussi le signe d’une fraternité retrouvée, pour d’autres. Mais à l’occasion de cette première rencontre depuis la crise postélectorale qu’a connue le pays, les deux anciens présidents quand même ont égratigné l’exécutif ivoirien, aujourd’hui incarné par Alassane Ouattara. Et cela sonne comme les premiers coups de pioche pour la fondation d’un front anti-RHDP.

Briscards politiques

Quand de vieux briscards politiques de la trempe d’Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo se retrouvent, rien n’est laissé au hasard. Du point de vue de la communication notamment, il ne faut surtout pas se fier au contenu d’un communiqué officiel pour espérer savoir ce qui s’est dit entre les convives ou ce qui est envisagé en termes de perspectives. Ainsi, les deux anciens présidents peuvent continuer à jurer que de leur rencontre de ce lundi à Bruxelles, il n’a pas été question d’une éventuelle alliance politique ou du plan de bataille pour 2020. Pas grand-monde ne les croira. Car quelques éléments de contexte disent tout à fait le contraire. En raison du fait qu’ils sont tous deux désormais opposants au pouvoir d’Alassane Ouattara, ils sont quasiment faits pour s’allier. Bédié, s’estimant avoir été floué par le président actuel et trahi par quelques-uns des jeunes loups qu’il encadrait, cherche désespérément à rebâtir une opposition en mesure de faire mordre la poussière à ADO. Entre lui et Guillaume Soro, les ponts sont déjà établis. Pour sa part, Laurent Gbagbo, tel Mandela sortant de la prison de Victor-Verster, arrive regonflé à bloc. Mais à la différence du leader historique de l’ANC, Gagbo a soif de revanche. Par procuration si nécessaire. Bien sûr, il peut compter sur le charisme que lui garantit la ténacité avec laquelle il a résisté toutes ces dernières années. Mais il devra réapprendre le terrain et reconquérir des espaces et de l’électorat. Ça oblige à quelques concessions.

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Gbagbo et Bédié, stratèges

Mais Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, en raison de l’expérience qu’ils ont de la chose politique, se veulent stratèges. Ils ont conscience que les défis sont grands et le chantier, vaste. Ils y vont donc avec une extrême prudence. Pas besoin par conséquent de célébrer à la va-vite un quelconque mariage. Celui-ci, pour qu’il soit viable et durable, a besoin d’être solidement noué. Et pas forcément avec tambour et trompettes. L’union doit notamment être acceptée par les familles respectives des deux conjoints. Ce qui n’est pas une mince affaire, pour qui se rappelle où en étaient Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié il y a quelques années. Pas besoin non plus de lancer maintenant des hostilités. Dans un pays qui reste encore marqué par les stigmates de la crise de 2010-2011, manifester précocement des tendances bellicistes reviendrait à apeurer ceux qu’on est censé séduire. Et à ainsi tuer le projet en gestation dans l’œuf. On se contente donc de gratter en surface. On veille même à le faire tout en nuance. Juste pour se signaler aux yeux du camp adverse. Le gros de l’artillerie, on le sortira au moment opportun. Si jamais c’est nécessaire. En attendant, comme le poète, on chante la réconciliation nationale, la fraternité, l’unité des cœurs,…Bref, comme si de rien n’était !

Boubacar Sanso BARRY