REGARDS CROISES : la Guinée victime d’une offre politique au rabais (Kabinet Fofana)

Se soumettant à notre sollicitation, Kabinet Fofana est notre troisième contributeur. En ce qui le concerne, il pointe un doigt accusateur sur l’offre politique dont il déplore la pauvreté et sur l’inconséquence du personnel politique dont il flétrit le manque d’égard à l’endroit des citoyens et de leurs préoccupations légitimes. De fait, le problème avec des propositions peu sérieuses et des acteurs politiques essentiellement perçus comme manipulateurs, c’est qu’il en résulte un certain désintérêt des citoyens pour la chose politique. Du moins, dans le sens républicain de cette expression. Sauf que du peu de confiance qu’ils ont pour les acteurs politiques, les Guinéens en sont venus à manquer de confiance en eux-mêmes et à leur devenir commun. Telle est la trame de fond de cette tribune qui, heureusement, débouche sur des perspectives moins fatalistes.  

Octobre 1958. Nous accédâmes à l’indépendance politique. Nous dîmes Non au grand Général De Gaulle! Aussi réel que soit le dissensus autour de la question mémorielle de la Guinée, les Guinéens vantent tous, fièrement, le rejet de la communauté française. Nous nous enorgueillissons d’avoir été le fer de lance de la vague d’indépendances qui souffla sur le continent. Soixante-et-un après cet acte historique empreint de courage, il y a cependant une question à la quelle nombre de compatriotes souhaitent avoir une réponse savante. Il s’agit de savoir comment peut-on expliquer que les Guinéens, si fiers, si enthousiastes et très optimistes quant à leur destin, il y a de cela 61 ans,  soient aujourd’hui si pessimistes quant à l’avenir national ? Un pessimisme si marqué qu’il était dans le geste désespéré de Yaguine et Fodé, il y a 20 ans. Autant qu’il transparait du drame découvert cette semaine dans les trappes du terrain d’atterrissage de la RAM. Pourquoi pense-t-on qu’il n’y a d’exutoire autre qu’ailleurs ? Sommes-nous arrivés à la conclusion que le bonheur nous fuit ? Quelle est la part de responsabilité que l’impertinence de l’offre politique et l’inconséquence du personnel politique occupent dans la perte de confiance en soi qui caractérise tant le Guinéen d’aujourd’hui ?

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Dans ce billet, nous tenterons de proposer une explication en lien avec l’inefficacité de l’action publique et de l’engagement politique à parer au désenchantement et à la désillusion d’une part, et de l’autre, la formulation d’une panacée par l’adéquation de l’offre politique débouchant sur une gouvernance publique responsable et résiliente.

La déchéance de l’initiative politique dans l’encrage d’une confiance nationale

De la conception Wébérienne du professionnel de la politique, le politicien est celle ou celui qui vit de la politique et qui en est exclusivement rémunéré. Cette typification est bien applicable à la plus grande frange des acteurs politiques en Guinée.  D’ailleurs ce cadrage conceptuel rejoint une critique systématiquement opposée aux politiciens par une opinion publique de plus en plus rétive quant à l’engagement politique. On pourrait se demander ce qui sous-tend cette façon du public à percevoir de manière triviale et péjorative l‘action politique. Sans doute, cette vision est en lien avec la perception selon laquelle le politique inefficace à résoudre les problèmes qui se posent à la cité. C’est du reste la conception qu’en a le Guinéen lambda. En réalité, l’action politique est foncièrement réduite aux joutes grandiloquentes mues par la misère du discours politique fondamentalement exsangue.

Kabinet Fofana

Analyser le personnel politique guinéen selon le mode de son accession à l’activité politique, n’est pas, non plus, sans intérêts. En Guinée, les politiciens se retrouvent dans la compétition politique soit selon le mode direct– ce sont tous ces anciens ministres qui sont arrivés à la politique ou ces cadres qui ont appris le métier politique dans le tas -, soit par la trajectoire militante – c’est bien entendu l’inédit cas d’Alpha Condé. Par l’un ou par l’autre mode d’accès, le champ politique guinéen a peu ou prou connu toutes ces deux figures qui la caractérisent.

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Soixante-et-un ans après, globalement, l’impossibilité d’impulser une prospérité nationale et assurer la confiance des citoyens est révélatrice. Cet état de fait étant la conséquence  de l’inadéquation des politiques publiques mises en œuvre avec les attentes et les priorités dynamiques des populations, résultant de programmes de société adéquats et dont l’opérationnalité ne souffrirait d’aucune ambigüité. La conséquence première de cette impasse étant l’éternelle juxtaposition des crises et la reproduction des mêmes problèmes. Cette autre situation ayant pour conséquence première l’impossibilité de la mise en route d’une approche programmatique et structurelle de l’action publique.

L’inconscience politique, conséquence de la misère du discours politique

Une étude de l’Association Guinéenne de Sciences Politiques (AGSP) sur l’engagement politique, indiquait en 2016,  un taux d’engagement autour de 43% au sein des populations dans les communes urbaines. Un tel chiffre peut paraitre élevé à l’aune des chiffres en vigueur dans les grandes démocraties. Or, celui-ci est très évocateur de l’intérêt  du public guinéen pour la chose politique. On pourrait bien  évidemment par logique mathématique déduire qu’il en est autant exigent de son personnel politique. Mais à observer qualitativement, on se rend bien compte que tout ce fort engagement est amputé d’une conscience politique exigible à une meilleure qualité de l’action politique. Conséquemment à l’échec de l’action politique et de la porosité du discours qui en est formulé, une conscience politique qui exige de son élite politique des solutions, peine à se forger. Celle-ci ne pouvant pas se construire parce que sa culture contrariée par des logiques politiciennes inlassablement présentées comme les seuls véritables dynamiques. Sans compter la manipulation qui est tout le temps faite des masses populaires et la confiscation de la  « parole du peuple » par une certaine élite politique appuyée d’une oligarchie locale qui fondent ce que nomme Kémoko Touré dans son texte  par « système ».  Que dire du renouvellement de la classe politique rendu difficile par la suprématie des grands ensemble politiques tenus d’une main de fer par un groupuscule d’hommes et de femmes dévoués à la cause de leur dessein commun. L’une des conséquences les plus apparentes de la déliquescence de l’activité politique est bien malheureusement la défiance des jeunes à s’engager politiquement parce que la politique réduite à l’amoralité mais et surtout perçue comme un moyen détourné d’assouvir ses fins privées.  C’est la défiance de la parole publique !

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Pour résorber le manque de confiance nationale et ainsi parer à la fatalité, il faut arriver à la culture de l’unité nationale,  à performer l’offre politique à travers la mise en place d’écoles  politiques au sein des partis ou la mise à contribution d’institutions de réflexion pour la mise  à disposition d’outils d’aide à la formulation de programmes de société. Prises de cours par les crises  contemporaines, toutes les sociétés politiques tiennent par leur capacité à penser des réponses politiques prenant en charge les préoccupations les plus prescriptibles des peuples. Cette sortie de crise passant par la priorisation des charges à travers un management public associant les citoyens dans l’identification de leurs besoins. Comment pourrait-on penser à ces mécanismes lorsque le personnel politique ne produit pas d’acteurs rompus à la tache et préparés à ce travail.

Autrement, le contrôle citoyen de l’action publique passe non seulement par la capacité des organisations de la société civile à éviter d’être mues par des relents politiques, mais et surtout par la culture d’une opinion publique informée, formée et consciente à pouvoir impacter sur l’agenda politique.

Kabinet Fofana

Politologue, Analyste politique