GUINEE : tout le monde est coupable

En Guinée, ‘’Tout le monde est coupable’’, la chanson de la Togolaise Afia Mala, n’a jamais autant été appropriée à la situation qu’en ces instants précis. Instants troubles et incertains. Instants graves surtout. Cela se voit avec les messages d’indignation qui fleurissent sur les réseaux sociaux. Tout le monde en a subitement conscience. De quelque bord que l’on soit, on l’admet. La nation est au bord de la rupture, et le précipice, tout près. Une certaine lecture qu’on a l’habitude d’entendre en pareille circonstance, a tendance à en faire porter l’entière responsabilité, l’absolue responsabilité aux politiques. Et par politiques, il est généralement question d’Alpha Condé d’un côté, et de Cellou Dalein Diallo, de l’autre. Certes, leurs parts respectives de responsabilité dans la menace qui guette la nation et le pays sont évidentes. Plus globalement, il convient de reconnaître que les politiques sont de beaucoup dans la tension et l’horreur dans la cité. Mais ils ne sont pas les seuls. A des degrés divers, tous les Guinéens, inconsciemment ou non, ont œuvré et continuent d’œuvrer pour certains, pour que nous nous retrouvions ainsi dans les profondeurs de l’abysse. Et la voie pour le salut passe par la reconnaissance par chacun de sa part de responsabilité. Ce qui suppose qu’on cesse de se mentir à soi-même et de mentir aux autres.  

Le paradoxe

Bien sûr, la première responsabilité de la crise qui est désormais installée en Guinée, est imputable au président Alpha Condé. C’est lui qui, avec la confusion qu’il entretient depuis un certain 15 mai 2016 sur ses velléités de se succéder à lui-même, aura enfanté et entretenu durant tout le  long de son second mandat cette tension. De ce fait, il est celui qui aura contribué à créer les fronts en présence.  Et il en est d’autant blâmable qu’il est celui dont on attendait le moins une telle attitude. Pendant une quarantaine d’années, constant dans ses convictions et inflexible sur ses principes, il avait refusé toute compromission. Il avait par conséquent incarné au fil de son combat jadis héroïque, un certain espoir pour la Guinée, trop souvent abonnée aux crises avant son arrivée aux affaires. Et quand, à son investiture en 2010, il dit vouloir incarner le Mandala guinéen, il rajoute une couche à l’espoir auquel sa personnalité est associée. De par son attitude actuelle, il renvoie donc un certain paradoxe à tous ceux qui ont cru en lui et lui ont accordé leur confiance. Inestimable confiance !

A lire  GUINEE : l’ambassadeur de France convoqué par le ministre des Affaires étrangères

Sortir par la grande porte

Son entourage, celui formé par ses plus proches collaborateurs en particulier, est aussi responsable de ce qui arrive aujourd’hui à la Guinée. Parce que ceux qui composent ce cercle restreint de privilégiés ont aussi un devoir vis-à-vis de ce pays. Ils se doivent d’user de leur influence auprès du chef pour non pas aider la nation à sombrer, mais pour l’aider à s’élever au rang des grandes nations de ce monde. Pour cela, ils ne doivent point lier leur destin immédiat et lointain au pouvoir qu’incarne aujourd’hui le président Alpha Condé. Ces intérêts, ils doivent pouvoir les transcender ou les réduire dans ceux plus nobles et plus grands de la Nation. Mais à l’évidence, c’est l’inverse qui se fait. Car on a l’impression que ceux qui auraient dû exhorter le chef de l’Etat à sortir par la grande porte, sont aujourd’hui davantage enclins à lui mettre la pression pour qu’il demeure figé sur sa propension à aller au-delà de 2020.

Cellou et les autres

Quant aux leaders de l’opposition en général et à Cellou Dalein Diallo en particulier, ils sont certainement responsables du cynisme que de nombreux politiques du continent ont en partage. Ils sont responsables de ne pas renoncer à la bataille pour épargner des vies humaines. Ils sont responsables de ne pas renoncer à leurs légitimes ambitions pour préserver la nation. Ils sont responsables de ne pas offrir une alternative plus crédible. Ils sont co-responsables de l’image péjorative qui est associée aux politiques dans notre pays et de la méfiance qu’ils suscitent. Ils sont également responsables de ne pas faire assez et de manière authentique dans la lutte contre l’ethnicisme, ce cancer qui a finalement eu raison de corps social.

A lire  Grève : Aboubacar Soumah remobilise sa troupe

Quid de nous autres?

Mais nous autres, qui avons souvent tendance à rejeter toute la responsabilité sur ces premiers groupes, de quoi sommes-nous responsables ? Sommes-nous forcément meilleurs à ceux que nous sommes très prompts à critiquer ? Pas forcément. Nous avons tendance à nous abriter derrière nos œillères. Mais de par notre démission collective, nous sommes autant responsables. Lâches que nous sommes, nous nous refusons souvent de prendre partie. Pour nous donner bonne conscience, nous appelons cette attitude neutralité. Pris au piège d’un débat rendu manichéen, nous sommes rodés à l’équilibrisme. Si Paul a tort, Pierre ne doit pas avoir raison, tel est le schéma qui guide dorénavant nos raisonnements et nos appréciations. Le colon est parti, mais les Guinéens sont toujours incapables de penser par eux-mêmes. C’est quoi ce conditionnement et ces pesanteurs qui nous empêchent de libérer nos consciences. Pis, parmi nous, il y en a qui trouvent le moyen d’approuver voire de justifier l’inacceptable. Et nous avons le toupet de trouver que ce sont les politiques qui nous pervertissent. Et si nous prenions le temps de nous écouter, d’entendre et de nous imprégner suffisamment les accusations que nous proférons à l’endroit des autres? Comment voudrait-on que ce pays s’en sorte, alors que nous sommes profondément malhonnêtes avec nous-mêmes, essentiellement méchants dans notre for intérieur ? Et comment voudrait-on que les politiques qui sortent des entrailles d’une telle société, puissent avoir les vertus et les valeurs que nous sommes incapables de leur transmettre ? Soyons cohérents, admettons nos défauts et engageons-nous dans leur correction. Le reste coulera de source !

A lire  Le guerrier à la plume enchantée nous a une dernière fois taquinés !

Boubacar Sanso BARRY