BAH OURY : « Un changement constitutionnel, ce serait un perpétuel recommencement »

Son opposition à l’adoption d’une nouvelle constitution pouvant permettre à Alpha Condé de rallonger son séjour au palais Sekhoutouréyah, Bah Oury l’explique par l’histoire de la Guinée. En effet, la gestion prolongée du pouvoir, le pays en a récolté, selon lui, tragédies et bouleversements. Aussi, le leader de l’UDD assume parfaitement sa participation aux marches du Front national pour la défense de la constitution (FNDC). De là au rapprochement avec Cellou Dalein Diallo, il n’y a qu’un pas que l’ancien ministre de la Réconciliation nationale n’exclut pas de franchir, si les intérêts supérieurs du pays le rendaient nécessaire. Ceci étant, dans l’interview exclusive qu’il a accordée à notre rédaction, Bah Oury trouve qu’en tant que tel, le décret de convocation du corps électoral récemment pris par le chef de l’Etat n’a rien d’anormal. Certes, comme tous les acteurs politiques, il exige la transparence du processus électoral. Mais à l’en croire, cette exigence doit plutôt s’adresser à la CENI. 

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Pour commencer, que pensez-vous du décret de convocation du corps électoral ?

Il est tout à fait normal que le plus rapidement possible, le parlement guinéen puisse être valide. Il faut que les députés soient dans un mandat constitutionnellement valide. Le parlement guinéen a dépassé son mandat depuis près d’un an.  Donc, c’est normal de revenir à l’Assemblée installée de manière légale et légitime. L’organisation des élections législative est un élément extrêmement important et il n’est pas souhaitable que cela tarde. Mais pour que cela puisse se faire correctement, il est essentiel que les anomalies soient corrigées et que les recommandations de l’OIF soient prises compte. J’espère que durant ce report qu’il y a eu, la CENI a pris les mesures pour corriger les dysfonctionnements afin d’être dans la conformité avec les propositions de l’OIF. Ce qui permettrait de valider correctement le processus électoral engagé pour les législatives.

Quelques-uns de vos camarades de l’opposition trouvent tout de même qu’à travers ce décret, Alpha Condé est résolu à aller à des élections sans s’assurer de la transparence et de la crédibilité de ces dernières. Que répondez-vous ?

C’est difficile dans notre pays d’avoir l’unanimité dans une décision quelle qu’elle soit. Mais je crois que la responsabilité de la régularité du processus électoral, sa transparence et pour rendre les élections crédibles, cette responsabilité incombe à la CENI qui est investie de cette mission. Si cela n’y est pas, c’est sera de la responsabilité totale et entière de la CENI.

Si en dépit de tout, la date du 16 février est maintenue pour la tenue des élections législatives, doit-on s’attendre à une liste conduite par Bah Oury ?

Bien entendu, l’UDD est un jeune parti et nous avons beaucoup de tâches et de missions à remplir pour construire le parti et l’installer partout. Mais avec l’aide de Dieu, nous nous préparons à relever ce défi, à susciter une adhésion et à impliqué le maximum de personnes pour qu’elles puissent participer avec beaucoup de détermination et de courage au processus des législatives. C’est une ambition parce qu’on ne peut reformer la classe politique, on ne peut changer l’ordre des choses, si on n’est pas là où les décisions se prennent. C’est la raison pour laquelle je profite de vote site pour lancer un appel aux plus jeunes, pour qu’ils s’impliquent dans le cadre du processus électoral, pour ne pas que leurs votes soient dévoyés et pour qu’ils assument effectivement le rôle de citoyens engagés mais aussi de citoyens actifs en ce qui concerne leur vote.

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Le président de la République a également procédé à un léger remaniement de son gouvernement. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que ce remaniement est une sanction, parce que la responsabilité gouvernementale était engagée par rapport aux tueries qui ont été enregistrées les 14 et 15 octobre 2019, et dans la manière dont les corps des 11 jeunes gens tués ont été gérés entre la morgue de Donka et le complexe hospitalier Sino-guinéen. Egalement, l’intervention désastreuse et provocante d’une unité de la police le jour des funérailles, en jetant des grenades  lacrymogènes dans la mosquée et à l’intérieur du cimetière et tirant ce jour-là dans la foule avec à la clé 4 morts, sans compter les blessés. Cela est d’une extrême gravité, l’Etat en lui-même est atteint par ses actes qui révoltent la conscience humaine et je pense que le gouvernement est arrivé à la conclusion que les responsables des ministères de la Sécurité et de la Santé devaient être limogés. Je pense que c’est une première mesure, la responsabilité de ces actes est suffisamment grave pour ne s’arrêter que là.

Que dites-vous des deux ministres entrants ?

Le gouvernement actuel a atteint un seuil où le renouvellement est malaisé et comme vous le constatez, dans une situation particulière, deux membres du gouvernement ont été changés. Donc, il fallait trouver des remplaçants dans ce contexte. Les ministères de la Santé et de la Sécurité sont des ministères névralgiques par ailleurs. Ils ont préféré reconduire des gens qui en avaient déjà une certaine expérience.

En participant le 7 novembre 2019 à la marche du FNDC, vous avez écopé d’une mesure de suspension de la part de vos camarades du CAR. Quelle est votre appréciation de cette décision ?

Cela n’a aucune espèce d’importance. Je pense que les trois partis qui ont pris cette décision sur neuf ont fait preuve de légèreté. D’autres membres du CAR ont estimé que cette décision n’a aucune validité. C’est la raison pour laquelle un certain nombre des partis du CAR comme celui d’El Hadj Boubacar Diallo du PPD, ont d’ailleurs estimé que pour la prochaine marche du FNDC, ils participeront également ; pour montrer qu’ils apportent leur soutien à l’UDD.

Vous semblez désormais partager l’approche des manifestations du FNDC pour lutter contre l’éventuel 3ème mandat pour Alpha Condé. Mais imaginons que cette stratégie ne suffise pas à faire plier les partisans de la nouvelle constitution, quelle autre forme devrait prendre la contestation ?

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La situation est déjà très difficile pour les partisans d’une nouvelle constitution. Sur le plan international, changer la constitution pour empêcher une alternance démocratique est considéré comme un coup d’Etat par l’Union africaine. Donc, il y a une épée de Damoclès d’une sanction an niveau de l’UA qui pèse au-dessus du gouvernement guinéen au cas où il poursuivrait dans cette logique. Au niveau de la CEDEAO, les décisions et le consensus vont dans le sens de conforter le respect des constitutions, le respect des processus d’alternance démocratique. Cela a été réitéré maintes fois et principalement par le président en exercice de cette institution, le président nigérien Mahamadou Issoufou. Nos partenaires stratégiques notamment la France y compris l’Union Européenne et les Etats-Unis ont montré leur préoccupation par rapport à cette volonté d’une nouvelle constitution. C’est dire que les partenaires essentiels de la Guinée et ses principaux voisins ne sont pas en phase avec cette volonté  du gouvernement de proposer cette nouvelle constitution. La Guinée qui dépend pour l’essentiel de l’extérieur pour le financement de ses projets, pour son économie, pour le soutien qu’elle doit obtenir au niveau du FMI et de la BM ne peut pas avoir une économie qui tienne la route en bravant la communauté internationale. Certes, la Russie est une puissance de vaste envergure. La Turquie est également une puissance moyenne. Mais nos partenaires traditionnels sont opposés à ce processus. Ils sont opposés parce que cela va à l’encontre des principes démocratiques de l’Etat guinéen. Et à l’intérieur, vous voyez cette opposition majeure d’une grande majorité de la population guinéenne. Ceux qui veulent aller dans ce sens contre vents et mares veulent amener la Guinée dans une voix de déstabilisation et ce qui n’est pas souhaitable. C’est peine perdue et c’est risqué de s’aventurer dans ce projet. Et comme maintenant ce sont des hommes issus du  parti du RPG, il est important de rappeler dans les années 2000-2001, les militants de ce parti s’étaient opposés au Koudéisme (mandat à vie pour Lansana Conté, ndlr), à l’époque soutenu et imposé par le PUP. Leur militants avaient été tués à l’époque, d’autres emprisonnés et torturés. Je ne peux pas penser que le RPG au pouvoir oubliera son histoire et piétinera son identité antérieure pour simplement que quelques personnes s’agrippent au pouvoir pour leurs propres intérêts. Donc, je vois mal comment on peut faire prospérer un processus allant dans le sens d’un changement constitutionnel,  à moins qu’on soit suicidaire.

De votre participation à la marche du 7 novembre, on a surtout retenu cet échange inattendu entre vous et Cellou Dalein Diallo. Peut-on espérer un approchement au-delà de ce cliché ?

Ce cliché, s’est mon identité. J’ai salué un partenaire par rapport à un moment historique majeur, celui de refuser le changement constitutionnel, de marcher à côté de ces milliers de personnes. Je trouve que ça donne un autre élan pour qu’on oublie nos petits orgueils, nos différends et nos querelles pour aller dans le sens que préconisait Mandela. Il nous vient des moments historiques où il faut avoir de l’empathie même vis-à-vis de ceux qui ont été des adversaires. Je crois qu’à certains moments, il faut refuser d’aller dans la dynamique de la revanche et de la crispation personnelle contre telle ou telle personne mais plutôt faire prévaloir les intérêts de la population, du pays et s’oublier soi-même. C’est la raison pour laquelle j’ai soulevé mon bras pour saluer le chef de file de l’opposition. Un rapprochement n’est pas exclu lorsque l’intérêt national l’exige. Au-delà de sa personne, mais par rapport à tout le monde, c’est l’intérêt de la Guinée qui doit guider notre action. je profite de l’occasion pour dire que toutes les forces qui veulent que la paix et la stabilité puissent triompher se donnent la main pour montrer que c’est tout le peuple de Guinée qui marche à l’unisson pour dire au président Alpha Condé de renoncer à ce projet de changement constitutionnel.

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En fin de compte, pourquoi êtes-vous opposé à l’adoption d’une nouvelle constitution par le président Alpha Condé ?

Depuis l’indépendance, la Guinée a toujours recherché l’alternance démocratique. Beaucoup de nos illustres prédécesseurs ont disparu, sont morts dans le camp Boiro ou subi d’autres sévices. Le CMRN de Lansana Conté avait dit que la dérive du PDG était dûe à sa longévité au pouvoir, jusqu’à ce que ce pouvoir soit réduit à des régimes claniques et familiaux. Lansana Conté s’en était prévalu pour limiter la durée des mandats. Il avait en conséquence proposé deux mandats de 5 ans et pas plus pour chaque président. Finalement, le Koudéisme a fait que la Guinée a perdu dix années. Dix années noires, de tragédie et de bouleversements sociaux entre 2000 et 2009 avec des tueries massives, parce que les gens ont procédé un changement constitutionnel pour donner un mandat à vie au général Lansana Conté. Nous avons difficilement eu sous la transition militaire, la constitution de 2010. Celle-ci est verrouillée et il faut qu’on accepte de respecter les textes constitutionnels et qu’on laisse le temps de conforter les méthodes de démocratie. Puisque des évolutions sont possibles au fil du temps, des amendements ou des révisions pourront se faire par la suite. Mais là, on n’a même pas terminé deux mandats, mais on veut tuer l’actuelle constitution pour générer une autre. Ce serait un perpétuel recommencement et cela n’est pas conforme à l’intérêt du pays et non plus à une gouvernance qui veut que le pays aille de l’avant.

Propos recueillis par Ibrahima Kindi BARRY