[TRIBUNE]: Pourquoi l’ANIES NE SORT PAS LES Gens de la Pauvreté ?

Contrairement à l’idée vendue aux Guinéens, l’Agence nationale d’inclusion économique et sociale (ANIES) ne sortira pas les plus misérables des Guinéens de leur misère. Tout au moins, pas si son modèle de fonctionnement actuel n’est pas repensé. Telle est l’opinion de l’auteur de cette tribune. Ce, parce que des expériences rigoureusement pratiquées sous d’autres cieux ont montré que l’impact de ce type de mécanisme sur l’extrême pauvreté reste très discutable. Notamment parce qu’il s’agit de modèles globalisants qui ont en plus le défaut d’avoir été conçus et élaborés à l’insu et sans l’avis des communautés bénéficiaires.

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J’étais étonné de lire dans les colonnes d’un site guinéen en ligne notre premier Ministre  Kassory Fofana promettre, en ‘’économiste averti’’ qu’avec L’ANIES, il  sortira la Guinée de l’extrême pauvreté. Comme si la Guinée est le premier au monde à expérimenter un outil de cartographie de la pauvreté ou des filets sociaux.  Comme si le partenaire au projet, à savoir la Banque mondiale a actuellement un outil miracle de sortie de l’Extrême pauvreté.  Comme si 2019  n’a pas vu les travaux de Ester Duflot couronnés par le Prix Nobel d’Economie 2019  qui appelle à Repenser la Pauvreté.

  • Sur la base des travaux d’Esther Duflot

Esther Duflo, chercheuse au Massachusetts Institute of  Technology (MIT), a reçu le 14 octobre 2019 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en l’honneur d’Alfred Nobel. Elle est ainsi la plus jeune (46 ans), l’une des deux seules femmes (après ElinorOstrom en 2009) et le quatrième lauréat français (contre 62 Américains) de ce prix. C’est l’originalité de ses travaux sur la pauvreté dans les pays en développement que le jury du prix Nobel d’économie a voulu récompenser.

Esther duflot révolutionne  la lutte contre la pauvreté qui ne se résout pas par des affirmations macroéconomiques et politiques dans un optimisme béat comme celui de Kassory Fofana.

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La méthode de son laboratoire d’action fondé avec son mari s’appuie sur l’Economie expérimentale,  « les Randomized Trials ». De l’Inde au Malawi, du Kenya au Mexique, la méthode de l’expérimentation aléatoire permet de répondre à de nombreuses questions.

Comment rendre plus efficaces, par exemple, les campagnes de vaccination ? Comment améliorer l’instruction des enfants à moindre coût ? Comment lutter contre l’absentéisme des enseignants ou des infirmières ? Des questions d’autant plus cruciales que la santé et l’éducation sont les préalables non seulement au bien-être social mais aussi à la liberté. Expérimenter sans relâche pour améliorer la vie des pauvres, c’est ainsi, estime Esther Duflo, que la vie civique pourra s’épanouir dans les pays en développement.

 La  démarche au sein du Laboratoire d’action contre la pauvreté (Abdul LatifJameelPoverty Action Lab, J-PAL) a consisté à cesser de se poser de grandes questions mais pas très bien définies, comme « quel type de croissance faut-il promouvoir dans les pays en développement ? » ou « quelles sont les “bonnes” politiques de développement ? » ou « quelles sont les causes de la pauvreté ? », pour aller vers des questions beaucoup plus précises avec, du coup, la possibilité d’y apporter des réponses plus précises microéconomiques et donc plus utiles. Il s’agit d’une rupture méthodologique par rapport à ce qui se pratique communément dans ce domaine.

Entre les économistes qui pensent que l’aide des pauvres passe par des coups de milliards comme celui de la Banque mondiale Jeff Sanchez  et ceux qui pensent que l’aide des pauvres les rend plus pauvres, Esther duflot refuse les extrêmes et pense que la  lutte contre la pauvreté consiste à répondre des questions microéconomiques.

 On arrive aux conclusions suivantes :

  1. Le microcrédit n’a aucun impact sur la sortie de la Pauvreté.

On se souvient de ce prix de la Banque centrale de Suède attribué en 2006 à un certain Muhammad Yunus, économiste et entrepreneur bangladais connu pour avoir fondé, en 1976, la première institution de microcrédit, la Gramen Bank. Deux chapelles s’opposaient alors quant aux effets du microcrédit généralisé par Yunus, surnommé le «banquier des pauvres» : les pour et les contre. Mais qu’en était-il dans la réalité ? Pouvait-on affirmer que quelques dollars de crédit contribueraient réellement à changer la condition humaine de ceux qui en profitaient ? Le J-Pal va justement tenter de mesurer l’impact du système du microcrédit.

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«L’expérience aléatoire a été faite au Maroc», explique Elise Huillery. Il y a une dizaine d’années, une centaine de villages sont sélectionnés à travers tout le pays. Pyramides des âges, niveau de scolarité et de vie, répartition des revenus, nombre d’habitants… tous ces villages ont des caractéristiques comparables. A l’instar de ce qui se pratique dans les essais cliniques en biologie, la moitié d’entre eux sont tirés au sort et vont recevoir un «principe actif» : une agence de microfinance qui distribue des microcrédits. L’autre moitié ne reçoit rien. Le premier groupe va pouvoir bénéficier de sommes modestes censées développer le petit commerce et déclencher par la suite un cercle vertueux de développement au sein même du village.

L’expérience aura duré deux ans sous le contrôle régulier des chercheurs du J-PAL, qui n’ont eu de cesse de collecter un maximum de données pour comparer les évolutions au sein de deux groupes de villages. Au final, la situation des communes ayant bénéficié du microcrédit était loin d’être meilleure que celle du groupe sans financement. Cette expérience répétée plusieurs fois par le J-PAL dans nombre de pays africains ou d’Asie du sud-est a donné sensiblement les mêmes résultats.

2. Prêter de l’argent aux pauvres ne les sort pas de la pauvreté et de l’extrême pauvreté.

Fallait-il en conclure que le microcrédit ne peut améliorer le développement ? «Absolument pas. Ces expériences nous ont permis de comprendre plusieurs choses : qu’il ne sommeille pas en chacun d’entre nous un entrepreneur et qu’il faut, avant de distribuer un microcrédit former les gens à ce que peut être l’entreprenariat,  dit  Elise Huillery. Peu de personnes étaient en réalité capables de créer leurs propres entreprises. L’expérimentation aléatoire nous permet d’apprendre de nos échecs.». 

Notre ANIES  doit le comprendre  ainsi que les filets sociaux d’aide aux femmes et aux jeunes MUFFA. 

3. Subventionner les produits alimentaires des pauvres ne garantit pas une consommation plus importante de ce produit comme le riz.

4. Injecter des milliards dans l’éducation des enfants pauvres n’améliore pas forcement leur niveau sans évaluation des Programmes.

5. Distribuer de l’argent aux pauvres comme le fait ANIES ne garantit pas leur sortie définitive de la Pauvreté.

Toutefois, aider les pauvres les rends plus aptes à sortir de la trappe de la pauvreté.  Cela peut augmenter la corruption dans certains cas.

  • L’approche d’Amartya sen (Prix Nobel Economie)

Sen (1999a) et Nussbaumer (2000) préconisent un mode de développement qui

vise à renforcer les capabilités des personnes, considérées comme des agents économiques, pour leur permettre de mener une vie qui, pour elles, vaut la peine d’être vécue. La capabilité d’une personne représente alors l’ensemble des fonctionnements effectifs ou potentiels qu’elle est capable, ou serait capable, d’accomplir sur la base de ses caractéristiques propres et des opportunités ou contraintes économiques et sociales qu’elle rencontre. Cette capabilité résulte de son aptitude à transformer des ressources de toutes sortes (biens durables et de consommation, biens publics ; capital, droits et acquis sociaux, etc.) en fonctionnements effectifs, comme le fait de consommer certains produits, d’aller à l’école, d’être médecin, de chercher un emploi, de participer à la vie collective, etc. La capabilité d’une personne exprime donc sa liberté d’agir et d’être à une époque donnée dans une société donnée.

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La pauvreté est ainsi définie comme une privation de capabilités et l’inégalité comme le fait d’une distribution inégale de ces capabilités. Dans ce cadre d’analyse,

Le développement, lorsqu’il combat la pauvreté, cherche à renforcer les capabilités des Agents ou, plus précisément, les libertés réelles d’agir et d’être qui sont conférées par leur statut de personne ou d’acteur social.

Esther Duflot  s’appuie aussi sur la Théorie des droits d’accès  de Sen   par opposition à l’utilitarisme  (satisfaction/peines).

L’approche des capabilités dans le développement a fait ses preuves en Guinée  avec l’agence Française de développement.

Un exemple de définition de la pauvreté en termes de capabilité : le projet de l’Observatoire de la Guinée maritime :

En vue de contribuer au pilotage du développement économique et social de la Guinée maritime et d’assurer qu’un tel développement soit écologiquement et socialement durable, un Observatoire de la Guinée maritime a été mis en place depuis juin 2003 grâce aux concours financiers du Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM) et de l’Agence Française de Développement. Cet observatoire vise aussi à concevoir une méthodologie afin de définir, de mettre en œuvre et d’opérer le suivi-évaluation des actions à promouvoir pour assurer la préservation de la biodiversité et lutter contre la pauvreté. Le « volet pauvreté » est défini dans le cadre de l’approche par les capabilités. « La pauvreté est d’abord décrite par les populations locales en termes de privations » matérielles mais aussi sanitaires (la maladie limite la capabilité à travailler et est cause de marginalisation sociale) et sociales (« difficulté à participer aux cérémonies faute de vêtements décents, ce qui provoque la marginalisation »). « ‘Etre pauvre’, c’est ne pas pouvoir choisir ses activités, ne pas pouvoir mener ses projets à bien ou encore ne pas être mobile, ce qui est aussi une entrave importante dans ce milieu où la pluriactivité entraîne une forte mobilité saisonnière ». Cette méthodologie permet de déterminer l’expression que trouvent les fonctionnements de base en Guinée maritime. Ils sont ensuite mesurés. Des discussions sont alors menées avec les communautés rurales concernées afin de déterminer (par un « système de co-construction ») les actions à mettre en œuvre pour accroître le champ des possibles de ces individus (leurs potentialités) ainsi que l’accessibilité à certains fonctionnements qu’ils jugent importants. Ainsi est-il apparu que pour les paysans la question de la préservation de la biodiversité n’était pas séparée de la question de l’amélioration de leur situation économique (pauvreté et vulnérabilité) et de leurs conditions de vie (durabilité sociale). Les programmes doivent donc être conçus de manière globale.

Concrètement, cette méthodologie a permis de mettre en lumière certaines difficultés et des actions pour les résoudre. Dans le village de Brika par exemple, la réhabilitation d’un pont est apparue comme une action peu coûteuse et pourtant efficace pour permettre aux villageois de vendre leurs marchandises sur le marché voisin, ainsi que pour rendre accessibles les centres de santé, écoles… existant dans la sous-préfecture. Les paysans ont aussi demandé la mise en place de la technique du sel sur bâche, alors même que les populations villageoises voisines y étaient hostiles.

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Appréhender la pauvreté en termes de capabilité permet ainsi de prendre en compte l’ensemble des éléments en interaction dans l’amélioration de la qualité de vie, et cela, de manière adaptée aux attentes et aux cultures des bénéficiaires de l’action mise en place.

  • L’ANIES n’est pas une invention guinéenne comme le fait croire la Propagande de Kassory Fofana.

En 2001, le FMI et la Banque mondiale ont lancé un programme d’évaluation des effets sociaux des politiques économiques. Un groupe de travail commun de la Banque mondiale et du FMI a été créé pour élaborer une méthode d’évaluation des effets sociaux (EES) et un programme de mise en œuvre d’une telle évaluation dans le cadre des initiatives prises par les deux institutions pour appuyer la préparation des documents stratégiques de réduction de la pauvreté au niveau national.

L’EES est axée sur un double objectif : d’une part, proposer un cadre d’examen des politiques économiques et un enchaînement judicieux des mesures, et, d’autre part, intégrer au programme de réforme des mesures compensatoires quand les conséquences négatives de ces réformes sont inévitables. Face à ce constat, les chercheurs de la Banque mondiale ont mis l’accent sur les effets distributifs des réformes et des projets de développement. Le principal intérêt de cette analyse est de chercher à mieux comprendre les mécanismes de diffusion des perturbations dans une communauté, à mettre en valeur les risques sociaux et à adopter en ce sens une démarche préventive.

Cette démarche a abouti en 2003 à la publication par la Banque mondiale, avec le concours des départements du développement social et de la lutte contre la pauvreté, d’un guide des impacts sur la pauvreté et le social (le PSIA, Poverty and Social Impact Analysis) : l’ensemble des instruments économiques et sociaux de l’évaluation de ces impacts y sont présentés. Une centaine de PSIA ont depuis été pratiqués dans plusieurs pays en développement.

Le PNUE (2003) définit les impacts sociaux comme les conséquences pour des personnes d’une action qui modifie leur mode de vie, de travail, leurs relations, leurs organisations et leurs rôles en tant qu’individus et membres de la société. Cette définition englobe les changements socio-psychologiques : les valeurs et attitudes des personnes et les perceptions qu’elles ont d’elles-mêmes et de leur communauté et environnement.

Les variables identifiées par le PNUE pour schématiser les processus causaux sont quelque peu différentes de celles de la Banque mondiale mais procèdent du même type d’analyse de la pauvreté. Il s’agit entre autres de l’évolution démographique et de l’évolution économique, environnementale et institutionnelle. Ces variables permettent d’établir une typologie (discutée et discutable) d’impacts sociaux.

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Selon la Banque mondiale, les filets sociaux aident  les pays à passer de programmes fragmentés à des systèmes de protection sociale abordables qui permettent aux ménages de gérer les risques et renforcent la résilience en investissant dans le capital humain et en améliorant la capacité des individus à accéder aux emplois.  Distribuer de l’argent aux plus démunis sous forme de salariat ne garantit  pas leur sortie de l’extrême pauvreté.

Mamadou Alpha Baldé

Actuaire

Sources :  AFD et Amartya sen, journal le monde sur les Entretiens de Esther Duflot ; le livre de Esther duflot que j’ai lu( Rethinking the way of fightingpoverty).