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L’éducation à l’épreuve du temps: plaidoyer pour un nouveau paradigme de l’offre éducative en Guinée

Dans sa publication d’Avril 2020 intitulée « Réflexions et ressources pour vous aider pendant la pandémie mondiale de COVID-19 », l’UNESCO, qui mesure l’impact de la pandémie sur l’éducation, annonce qu’elle affecte désormais 89,5% de la population étudiante mondiale, soit un milliard cinq cent quarante trois millions quatre cent quarante six milles cent cinquante deux (1 443 446 152) apprenants touchés directement par la fermeture des écoles au niveau mondial. Et même si ce chiffre reste en deçà  de ce qui peut être réel, puisque sur la carte des fermetures, seuls 188 pays sont répertoriés, ignorant volontairement dans la plupart des cas les écoles du continent africain, certaines d’Amérique latine et une bonne partie de l’Asie. Peu importe si les 188 pays considérés comme ayant fermé leurs écoles sont représentatifs des Etats du monde entier qui sont entièrement paralysés par un virus qui reste à ce jour le seul maître du monde.

Par ailleurs, l’institution onusienne estime que le contexte actuel risque de fragiliser davantage les efforts pour une éducation inclusive, exempte de disparités sociales. Quelles solutions envisager pour que l’éducation et la formation ne s’arrêtent pas ? Cette question, bien de gouvernements se la posent notamment dans les pays sous développés, sans y apporter de réponses adéquates. L’objet de ma réflexion n’est pas non plus d’en apporter, mais je me propose d’évaluer l’état actuel du système éducatif guinéen comparativement à la question des technologies de l’information et de la communication, qui pourraient être une alternative efficace à la fermeture des classes décrétée suite à la propagation du COVID-19 en Guinée. Quelle politique d’intégration des technologies dans la pédagogie ? Et comment tirer profit des outils numériques qui sont devenus, avec l’inflation technologique, des intermédiaires pédagogiques indispensables pour les systèmes éducatifs ?

L’éducation guinéenne à l’ère des technologies de l’information et de la communication

Le gouvernement guinéen a lancé il ya quelques années, un programme présidentiel de connexion des écoles aux TIC.  Ce programme, soutenu par un opérateur de téléphonie,  a consisté à installer des centres informatiques dans certains établissements des grandes agglomérations du pays. Le partenaire a aussi facilité l’approvisionnement en électricité des établissements sélectionnés, en installant des pylônes dans chaque concession scolaire. Ce qui constitue une opportunité d’initier au sein de ces écoles, un programme d’insertion des outils numériques dans la pédagogie et l’apprentissage.

Mais ce programme ambitieux est resté sans lendemain. Passé l’enthousiasme des premiers jours ayant suivi le lancement en phare du projet dans les écoles, plus rien ou presque n’a été entrepris ni pour exploiter ces équipements au profit de la communauté éducative des écoles bénéficiaires, encore moins pour pérenniser un projet qui, en ce début de 21è siècle, augurait la fin de la routine pédagogique qui a caractérisé le système éducatif guinéen, considéré en net décalage par rapport à la réalité. En effet, l’enseignement et la formation en Guinée ont connu peu d’innovations. Les pratiques pédagogiques n’ont guère évolué ; au contraire elles ont dégradé en qualité, avec une pédagogie classique présentant l’image de l’enseignant tout puissant, celui-là considéré comme l’alpha et l’oméga du savoir vis-à-vis de ses apprenants. Pire, faute de formation pédagogique de qualité, en manque d’équipements, d’infrastructures et de ressources éducatives suffisantes, l’éducation s’est progressivement étiolée, devenant une des poubelles du pays, toutes proportions gardées.

L’intention du Président Alpha Condé s’est donc butée au dilettantisme d’une administration qui a agit sans évaluer, pour qui il a été plus important de faire naître des initiatives dont il n’est sorti rien au bout du compte. Conséquences, les centres informatiques construits dans les écoles sont restés fermés, ont été vandalisés par endroits ou sont entrain de faire, au moment même où j’écris cet article, l’objet de marchandage par les chefs d’établissements, qui eux-mêmes asynchrones, se demandent que faire d’outils dont l’usage ne leur a guère été enseigné.

Il est dès lors important de réfléchir à quels usages peuvent être faits des outils informatiques et numériques dans une perspective de qualification du système éducatif guinéen. C’est l’objet de la deuxième partie de cette analyse.

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Quel usage peut-on faire des TIC ?

Plusieurs recherches abordent la problématique de l’intégration des TICS dans la pédagogie scolaire dans les pays du sud, notamment en Afrique du sud du Sahara. Les perceptions liées à leurs usages sont diverses et contradictoires le plus souvent. Certains pensent que les TIC sont porteuses de changement alors que d’autres mettent à l’index leurs effets pervers. En dépit de ce débat préliminaire, les usages effectifs qu’en font les acteurs de l’enseignement (élèves, enseignants et administrateurs scolaires) conduisent à penser que les TIC peuvent être d’un grand apport dans les systèmes éducatifs des pays en voie de développement. Le système éducatif guinéen, à l’image de ceux d’autres pays en développement, souffre d’un manque de ressources éducatives. En effet, il est « confronté à plusieurs problèmes récurrents d’ordre administratif et pédagogiques, en lien notamment avec le manque d’infrastructures, les effectifs pléthoriques des élèves, le manque d’enseignants qualifiés, l’insuffisance d’équipements technologiques et l’absence de maîtrise des nouvelles technologies de l’information et de la communication (TIC) dans le processus d’enseignement et d’apprentissage » Koulibaly (2014). Dans un tel contexte, Les technologies interviennent pour offrir une alternative aux ressources matérielles (infrastructures) et pédagogiques souvent en deçà des besoins réels qui explosent avec la massification des populations scolaires et estudiantines.  Dans une étude réalisée à l’Université de Yaoundé 1, au Cameroun, Essono et  Fotsing (2007) soulignent que «La présence des TIC et leur implication dans l’enseignement entraînent ainsi une profonde modification du système éducatif en général et favorisent l’apprentissage et l’enseignement ». A rebours des considérations alarmistes qui suspectent les TIC d’être facteurs de dépravation dans les établissements scolaires, les travaux de recherche réalisés dans le domaine des TIC sur le continent africain abondent généralement dans le sens d’indicateurs positifs liés à l’utilisation des technologies. Daye, Collin et Ogouwalé (2015) soulignent cette perspective en ce qui concerne l’utilisation des TIC dans l’enseignement des SVT dans l’enseignement secondaire général public au Benin. En voulant interroger la façon dont les TIC sont utilisées dans la préparation et la diffusion des cours de SVT par les enseignants béninois, les auteurs arrivent à la conclusion que les nouvelles pratiques induites par les technologies  permettent une relation de cause à effet avec les résultats de l’enseignement. Agaissa et Kouawo (2014) étendent ce point de vue à la formation des enseignants, en mettant en exergue le rôle des TIC dans le renforcement des capacités des enseignants dans leurs pratiques de classe.

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Comment tirer profit des technologies en Guinée ?

Ce saut qualitatif espéré exige pourtant que des conditions préalables soient réunies. Notamment, il faut limiter l’influence des contraintes socioculturelles qui agissent sur l’enseignement et des contraintes économiques qui freinent l’acquisition des équipements (Seif et  Marquet (2012). Les enseignants et les élèves éprouvent des difficultés qui vont de la disponibilité des outils technologiques, à la formation des enseignants et la maîtrise des équipements. A ce sujet, Koulibaly (2014) souligne l’impérieuse nécessité de l’appropriation des outils TIC comme moyens privilégiés d’apprentissage.  Ce qui implique la nécessité de prendre en compte les réalités locales par une évaluation objective des besoins de l’apprenant qui, même s’ils sont les mêmes que partout ailleurs, restent « intimement liés à son milieu et à ses habitudes à la fois sociales et culturelles » Depover (2017).

Sans vouloir mépriser la qualité de l’offre éducative en Guinée, même si par probité je dois avouer qu’elle est insuffisante et inadaptée, il faut souligner la différence de paradigme que nous voulons introduire à travers cette réflexion. A savoir, que l’utilisation des TIC dans le contexte des pays en voie de développement comme la Guinée, doit allier l’innovation technologique à la réalité socioculturelle et économique du pays. Ainsi, i s’agit de questionner la mesure dans laquelle les TIC peuvent compléter, accroître voire suppléer aux ressources éducatives, souvent en manque et de piètre qualité. Dans quelle mesure le potentiel des TIC peut contribuer à la qualification des enseignements et de l’apprentissage dans les écoles de la Guinée ?

Cette double interrogation met en exergue l’urgence d’actions prioritaires qu’il faille entreprendre pour assurer une intégration lente, efficace et progressive des technologies de l’information et de la communication dans le système éducation guinéen.

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Dans « Comment tirer profit des technologies dans un contexte de ressources financières limitées », Thierry Karsenti, de l’Université de Montréal, souligne trente trois (33) recommandations à prendre en compte pour faciliter un usage efficace et efficient des technologies dans les écoles ; nous reprenons et/ou reformulons certaines d’entre elles dans le but de les rendre susceptibles de s’adapter au contexte guinéen. Nous en proposons d’autres plus personnelles :

Adopter une nouvelle politique éducative en Guinée, avec une emphase sur les innovations pédagogiques incluant la pédagogique numérique

Investir dans la formation des enseignants et l’achat d’équipements technologiques

Initier un vaste programme d’alphabétisation numérique des élèves

Encourager l’enseignement à distance pour une éducation inclusive prenant en compte les zones enclavées

Former et affecter dans les écoles des conseillers en pédagogie numérique

Privilégier les logiciels libres ou gratuits aux logiciels payants

quand ceux-ci répondent bien aux objectifs pédagogiques.

Utiliser des outils ou des logiciels qui participent à la réussite

scolaire

Réaliser des sondages ou des enquêtes de façon régulière afin de

vérifier à la fois l’efficacité et l’appréciation de l’intégration pédagogique des TIC

Evaluer la pertinence de tout achat d’équipements sur le plan pédagogique.

Amener les élèves à s’engager activement dans leurs apprentissages à travers l’usage des technologies

Amener élèves et enseignants à utiliser les réseaux sociaux à des fins d’apprentissage

Sensibiliser élèves et enseignants aux usages éthiques et responsables des technologies, tant à l’école qu’en dehors de l’école.

Former élèves et enseignants aux compétences informationnelles.

Former les directions d’établissements à l’usage des technologies

Mettre en place une veille technologique proactive pour proposer des ressources aux enseignants.

Mettre en place une charte de l’usage des technologies à l’école et en classe.

Sensibiliser et parfois même former les parents aux usages éducatifs des technologies

Initier élèves et enseignants à l’exploitation de ressources pédagogiques libres sur internet.

Mettre en ligne certains contenus de leçons.

Présenter les succès des élèves à l’aide des réseaux sociaux.

Si je dois proposer une conclusion à la présente analyse, elle ne devrait être autre que de présenter ma synthèse comme un plaidoyer auprès des autorités en charge du système éducatif pour oser faire une sorte de mise à jour de la pratique de l’enseignement et de la formation en Guinée. Nous ne devons pas attendre, ni hésiter à faire le pas, au risque de nous faire reléguer définitivement au rang des pays dont les systèmes éducatifs, dépassés par les enjeux et le temps, deviennent stériles à produire les citoyens de demain garants de l’avenir de la république. Il est temps  que les réflexions stratégiques portant sur le système éducatif prennent en charge la question combien importante des technologies en éducation. C’est une tendance irréversible.

Denis GAMY

Professeur de Philosophie, Certifié en Management des administrations et titulaire d’un Master 2 en Gestion des systèmes éducatifs de l’Université Senghor d’Alexandrie (Egypte).

Contact 622 20 07 41

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