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LES MIRAGES DE SIMANDOU : Rio Tinto à nouveau dans la course, un banquier français à la manœuvre (#2)

Alors que les blocs nord de Simandou viennent d’être attribués à Winning Consortium Simandou SAU, Ledjely revient sur trois grands moments de la conquête du plus grand gisement de fer inexploité au monde. Cette deuxième partie porte sur le retour en grâce de Rio Tinto peu après l’arrivée au pouvoir d’Alpha Condé et l’irruption dans ce processus d’un ex banquier d’affaires français très proche du président. Une enquête soutenue par le projet Money Trail de l’ONG Journalismfund.eu

Trafic d’influence, corruption, blanchiment. C’est un ami fidèle d’Alpha Condé depuis les années Sciences Po, devenu son conseiller officieux après la présidentielle de 2010, qui est visé par ces trois chefs d’accusation : François Polge de Combret. L’association anti-corruption Sherpa a déposé plainte contre lui ce 28 juillet au Parquet national financier (PNF). Agé de 79 ans, cet ex banquier d’affaires est associé à un scandale qui a éclaté en novembre 2016. Le site d’information français Médiapart dévoilait alors des échanges de mails entre responsables de Rio Tinto datés du 21 mai 2011, mentionnant les honoraires de Polge de Combret (10,5 millions de dollars), justifiés par ses services «uniques et irremplaçables ». Des services liés à sa proximité avec le président guinéen, qui ont « contribué » à sécuriser les droits miniers de la compagnie à Simandou : « Nous avions une très faible probabilité de (les) récupérer », admet Alan Davies, directeur des opérations internationales de la division mines de Rio Tinto.

Une nouvelle instruction, en France cette fois, pourrait-elle allonger la liste de la quinzaine d’affaires liées au gisement de fer de Simandou dénombrées à travers le monde ? C’est pour le moins cette étape judiciaire que vise l’association Sherpa. En novembre 2018, le Collectif contre l’impunité en Guinée, présidé par Ibrahima Sory Makanera, avait déjà déposé plainte contre François Polge de Combret pour trafic d’influence d’agent public étranger. Une enquête préliminaire est en cours au PNF. Mais « nous espérons que cette deuxième plainte produira davantage d’effets, d’une part parce que nous avons élargi le champ de la plainte à deux autres chefs d’accusation, et d’autre part, parce qu’en tant qu’association spécialisée dans la lutte anti-corruption, nous pouvons nous constituer partie civile si le parquet classe la plainte sans suite », explique Laura Rousseau, responsable du pôle flux financiers illicites de Sherpa.

François Polge de Combret et l’accord transactionnel du 22 avril 2011

Mieux saisir le rôle en Guinée de cet ex grand commis de l’Etat français – il fut notamment secrétaire général adjoint de l’Elysée de 1978 à 1981 sous la présidence de Giscard d’Estaing –, c’est revenir sur l’accord transactionnel du 22 avril 2011 entre Rio Tinto et le gouvernement de Guinée. Il permet au groupe minier anglo-australien de se maintenir sur deux des quatre blocs de Simandou en contrepartie d’un versement (supposé) de 700 millions de dollars, dans un climat pourtant tempétueux.

Car peu avant l’investiture du président Alpha Condé le 21 décembre 2010, le délitement des relations entre la compagnie anglo-australienne et la Guinée atteignait son point d’orgue. Le 6 décembre, lors d’une énième passe d’arme entre Steven Din, patron de la filiale guinéenne de Rio Tinto (Simfer SA) et le ministre des Mines Mahmoud Thiam, le premier annonçait par courrier la suspension des obligations contractuelles de Simfer SA dans le projet Simandou. Le second, qualifiant cette décision d’« unilatérale », menaçait en retour de faire expulser la compagnie du site… au plus tard le 24 février 2011 – date d’expiration du permis de recherche de Rio Tinto.

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Autant dire que le temps presse pour la multinationale, qui a, un temps, espéré repartir sur de nouvelles bases avec le président Condé. Espoir vite douché. « Les dirigeants (de Rio Tinto) sont venus me voir dès décembre 2010 pour négocier avec moi. Je leur ai dit : « on ne négocie pas, on attend ». Je savais qu’à partir de février-mars, si on ne renouvelait pas leur contrat, ils perdraient leur concession. », explique-t-il dans un livre d’entretiens avec le directeur de la rédaction de Jeune Afrique François Soudan.

Selon Mahmoud Thiam, le candidat Alpha Condé, qu’il a briefé -tout comme son adversaire Cellou Dalein Diallo- sur le secteur minier durant l’entre-deux tours de la présidentielle de 2010, adopte même une position radicale vis-à-vis de cette compagnie. « J’ai (expliqué) à M. Condé que nous approchions d’un point où Rio Tinto devait soit soumettre une étude de faisabilité, soit rétrocéder la moitié des blocs 3 et 4, comme le mandatait le décret de juillet 2008 qui a rétabli le statut de l’entreprise à celui de titulaire d’un permis de prospection. J’ai informé M. Condé que s’il était élu, il pourrait en profiter pour forcer Rio Tinto à se conformer à la loi et à adhérer à un calendrier de développement, en échange d’un accord selon lequel l’entreprise n’aurait pas à rétrocéder la moitié des blocs 3 et 4. M. Condé m’a dit que s’il arrivait au pouvoir, il ne renouvellerait même pas les licences potentielles de Rio Tinto en raison de leurs violations du Code de 1995. (…) Il m’a dit : « Écoutez, je ne vais même pas demander leur rétrocession comme vous, je vais annuler leur permis » », résume l’ex ministre des Mines dans un témoignage daté du 20 août 2015 et versé à la procédure Beny Steinmetz Groupe Resources (BSG-R) contre la République de Guinée au tribunal arbitral de la Banque mondiale (CIRDI). La contravention au code minier de 1995 fait référence au rachat en 2010 de 44,7% des parts de Simfer SA par le géant public de l’aluminium Chinalco, pour 1,35 milliard de dollars, sans l’autorisation du gouvernement guinéen.

Ardent promoteur en public de la coopération sud-sud, Alpha Condé était-il à ce point hostile à Rio Tinto, ou souhaitait-il faire monter les enchères en vue d’une négociation plus avantageuse pour la Guinée ? En tout cas, ce matin de début février 2011, dans son bureau rudimentaire du Petit Palais Sekhoutoureya, le conseiller chargé des questions de stratégie Ousmane Kaba sait qu’il a les cartes en main quand il entame les discussions avec deux responsables de Rio Tinto.

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Ousmane Kaba et Mady Kaba Camara dessaisis du dossier

Epaulé par le conseiller économique de la présidence de la République Mady Kaba Camara, il finit par décrocher un accord de principe de Steven Din, patron de Simfer SA : la confirmation de la concession minière de Rio Tinto, en contrepartie d’un paiement au gouvernement guinéen d’une somme comprise entre 600 millions et 1 milliards de dollars. Une estimation basée sur l’accord conclu en 2010 entre Simfer SA et Chinalco. Le président Alpha Condé semble plutôt satisfait des tractations de ses deux sherpas. Puis se ravise deux jours plus tard. « Le vieux m’a appelé pour me gronder en parlant d’une histoire de corruption dans ce dossier. C’est ainsi que Mady Kaba Camara et moi avons été dessaisis du dossier de Rio Tinto. Et finalement Saadou Nimaga (alors conseiller juridique au ministère des Mines), Mohamed Alpha Condé (fils du président guinéen) et Alpha Condé ont repris la négociation de l’accord transactionnel. Je n’ai plus été associé », témoigne Ousmane Kaba.

Un autre personnage a fait irruption dans le processus de négociation : François Polge de Combret. Un « très proche » d’Alpha Condé depuis leur passage par Science-Po Paris au début des années 60. A l’époque, l’un est un militant anti-colonialiste et gauchiste, l’autre deviendra un collaborateur dévoué de Valéry Giscard d’Estaing, du ministère de l’Economie et des Finances à l’Elysée. Pas vraiment les mêmes segments de l’échiquier politique. Il n’empêche, « François fait partie de ceux qui n’ont jamais lâché Alpha, même quand il a été emprisonné en Guinée », dit un proche. Banquier d’affaires durant 3 décennies (Lazard, UBS, Credit agricole Corporate and Investment Bank), Polge de Combret crée en 2004 sa propre société de conseil (F.C. Finance).

Dans les couloirs de Sekhoutoureya, on s’interroge sur ce Français « qui marche derrière le président », et loge tout près du palais, au Novotel de Kaloum. Mais rien ne filtre. Si ce n’est qu’ils abordent ensemble « les sujets importants ». Cela n’échappe pas à Rio Tinto. La compagnie a intégré le Français dans sa liste des individus liés de près ou de loin au projet Simandou et susceptibles de peser sur les autorités guinéennes. Une pratique courante pour une firme de cette envergure. « Très méticuleux », « courtois », Polge de Combret étudie de près chaque document selon une source proche du dossier, avant d’accepter de « devenir consultant en bonne et due forme pour Rio Tinto ». « Sa rémunération a tenu compte de son expérience passée et notamment de sa connaissance pointue des procédures de financement des gros investissements, mais aussi, des enjeux du contrat en question », poursuit cette source.

La présence de l’ « ami personnel du président » est même requise lors des négociations finales entre Rio Tinto et le gouvernement qui aboutiront à l’accord transactionnel du 22 avril 2011. Sauf que Polge de Combret se tient côté guinéen, entre Saadou Nimaga qui représente les conseils juridiques de l’Etat, et la présidence. A l’issue de cet accord, Rio Tinto purge ses contentieux, se voit octroyer une concession minière – au périmètre réduit -, s’engage sur un calendrier d’investissement et de remise d’études techniques ainsi qu’à commercialiser le fer de Simandou au plus tard en juin 2015. Bref, elle sécurise son avenir sur le gisement de fer le plus prometteur de la planète (une capacité de production de 100 millions de tonnes par an, pour 40 ans d’exploitation potentielle).

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750 millions de dollars et non 700 millions

Dans son mail du 21 mai 2011, le directeur des opérations internationales de Rio Tinto Alan Davies ne tarit pas d’éloge sur « François ». « Je suis extrêmement confiant quant au fait qu’il continuera à nous aider à améliorer nos relations » avec le Président et le ministère des Mines, poursuit-il. Pourtant, c’est par BSG-R, présent sur les blocs 1 et 2 de Simandou, que le Français sera sollicité quelques mois plus tard. La branche minière de Beny Steinmetz est à son tour dans le collimateur des autorités guinéennes et cherche un arrangement. François Polge de Combret accepte l’intermédiation. Et ficèle une proposition d’accord entre la société du Franco-israélien Beny Steinmetz et la République de Guinée. Mais il ne sera pas signé. Et l’énarque français, a priori, non-rémunéré, cette fois. A-t-il toutefois usé de sa proximité avec le chef de l’Etat pour d’autres missions juteuses ? Ou bien agissait-il en concertation avec son vieil ami, contrairement à ce qu’affirme ce dernier fin 2016 – le président Condé prétend ne pas avoir été informé de sa mission pour Rio Tinto ? L’enquête française permettra peut-être de faire la lumière sur ce point. En attendant, l’amitié de plus de 50 ans s’est brisée sur l’autel du scandale. François Polge de Combret, qui réside à Londres, serait brouillé avec le président guinéen.

Reste aussi à élucider le montant exact versé par Rio Tinto à l’issue de l’accord transactionnel d’avril 2011. « J’ai appris finalement que Rio Tinto avait payé à la Guinée un montant de 750 millions de dollars US », affirme Ousmane Kaba. Ce chiffre est également évoqué par l’ex ministre des mines Mahmoud Thiam le 2 décembre 2012. Ce jour-là, il rencontre à Miami Samuel Mebiame, hommes d’affaires gabonais et fils de l’ex-Premier ministre Léon Mebiame. Leur conversation est enregistrée. Dans le transcript authentifié par Mahmoud Thiam, ce dernier dit : « Ecoute, aujourd’hui, Alpha a emporté une victoire politique et financière. Rio Tinto lui donne 750 millions de dollars, grâce à une lettre que j’ai écrite à Rio avant de partir (du ministère des Mines). Si je n’avais pas envoyé à Rio cette injonction à nous fournir un plan de rétrocession en février 2011, il n’aurait pas eu cette opportunité ». Deux autres sources confirment au Djely que 750 millions de dollars ont en effet été versés par la compagnie minière au gouvernement guinéen, et non 700 millions. Un montant dont l’utilisation fera l’objet de la troisième et dernière partie de cette série, le vendredi prochain.

Akoumba Diallo et Agnès Faivre

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