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KABINET FOFANA : « Il faut que les candidats recentrent le débat sur les programmes de société »

Les propos tenus par le président Alpha Condé, le samedi dernier, Kankan, il en est encore question. Nous en parlons en particulier ici avec l’analyste politique et président de l’Association guinéenne de sciences politiques (AGSP), dans un entretien qu’il nous a accordé. S’il admet la sortie du président sortant est de nature à conférer à la campagne électorale une tournure électrique, Kabinet voudrait néanmoins inviter au réalisme. D’une part, fait-il remarquer, c’est Alpha Condé le candidat qui s’est exprimé à Kankan, alors que c’est Alpha Condé le président dont les propos font l’objet de procès au sein de l’opinion publique ; d’autre part, Kabinet Fofana rappelle avec un pincement au cœur que jusqu’ici le choix de l’électorat guinéen s’est davantage basé sur la proximité ethnique. Une tendance qu’il voudrait voir évoluer. D’où son invite aux principaux concurrents en faveur de débats exclusivement autour des offres politiques des uns et des autres…Lisez

Comment peut-on expliquer les propos que le président Alpha Condé a tenus ce samedi 19 septembre, à l’occasion du meeting du RPG-arc-en-ciel à Kankan ?

Naturellement, les propos du président ont suscité de l’émoi au sein de l’opinion et causé des réactions. Personne ne souhaite en réalité être indexé en Guinée d’ethnocentriste ou d’ethniciste, même si en réalité chacun de nous l’est parfois dans nos comportements de manière volontaire ou non. Ceci dit, pourquoi au sein l’opinion, les déclarations du président n’ont pas été bien perçues ? C’est en raison du contexte, à savoir tout au début de la campagne électorale. Cela aurait pu peut-être passer inaperçu, si ça avait été à une autre période. Le fait que ça ait eu un tel retentissement, un tel l’émoi au sein de l’opinion, c’est parce que cela intervient pendant la campagne électorale. Tout discours qui soit de nature à exacerber les tensions ethniques dans l’opinion publique, ne trouvera pas d’approbation et ça va en réalité susciter de l’émoi, de l’émotion et les gens vont très mal percevoir la chose généralement. Et c’est ce qui arrive.  Pourquoi le président Alpha Condé a-t-il tenu ces propos ? Car il devait certainement avoir à l’esprit qu’en tenant de tels propos, il pouvait se faire taper par la presse et dans l’opinion publique. Il faut comprendre la psychologie du personnage, les représentations qu’il se fait en tenant de tels propos. La posture dans laquelle Alpha Condé a réagi est la posture du candidat, du politicien. Politicien qui aura estimé qu’eu égard aux réalités sociales et politiques, c’est le discours qu’il faut vendre, c’est le discours qui passe. Si ceci suscite de l’émoi, c’est parce qu’on considère Alpha Condé principalement sous le prisme du président de la république qu’il est aussi. On considère globalement que ces propos ne devraient pas venir de lui. Sauf que quand Alpha Condé parle, il ne se perçoit pas en ce moment-là comme président de la république, mais plutôt comme un candidat politique qui a une élection, qui veut consolider ses bases et qui sait naturellement que c’est ce discours là qu’il faut vendre. Il en est conscient parce qu’il sait en réalité que c’est ce qui peut marcher et parce qu’il s’exprimait en tant qu’un politicien dont l’objectif, c’est la conquête et la conservation du pouvoir.

Est-il possible que l’objectif politique, à savoir recentrer les électeurs de la Haute Guinée autour du candidat du RPG, soit obtenu ?

En l’absence de baromètre pour valider ou invalider ce postulat là, il est difficile de répondre à cette question. Mais à coup sûr, je pense qu’Alpha Condé, en tenant de tels propos, peut parvenir à recentrer ses positions ou plutôt à donner une certaine posture à la campagne. Peut-être que quand il tient des propos comme çà, quand il s’exprime comme ça, c’est à la fois un double message qu’il envoie à ses concurrents mais aussi à son électorat. Est-ce que ce second objectif-là est atteint ? On peut dire oui, parce qu’il n’y a pas eu de réaction de désapprobation du discours au sein de l’électorat d’Alpha Condé. A ce propos, il serait d’ailleurs super intéressant de faire une petite enquête à Kankan pour savoir qu’est-ce que la population de Kankan ou peut être de la Haute Guinée pense des propos du président de la république.

Au-delà de cette dimension politico-politicienne, au sein de l’opinion, certains dénoncent des propos susceptibles, selon eux, de fragiliser encore un peu plus le tissu social et le vivre-ensemble. Ces craintes vous paraissent-elles justifiées?

Elles me paraissent très justifiées. Vous savez, les premières conséquences de tels propos est qu’ils sont viraux par nature. Ils peuvent de ce fait contribuer à électrifier la campagne électorale. Alpha Condé en tenant de tels propos, annonce  les couleurs d’une campagne qui pourrait être électrique. La première conséquence c’est que ça risque d’impacter négativement la campagne et de donner à la campagne électorale une coloration violente et c’est ce qu’il faut craindre. Et au-delà du contexte de la campagne électorale, d’une façon générale, de tels propos ne sont pas de nature à réconcilier, à favoriser le vivre ensemble. Car pendant les périodes de joutes politiques, les clivages ethniques sont ravivés, on les réchauffe, on exhume les clivages politico-ethniques. Mais quand on exacerbe ainsi les tensions ethniques par l’effet de discours, les candidats et leurs offres politiques risquent de passer au second plan. Ceci étant, quand on revient au propos d’Alpha Condé, quand il dit que voter pour un autre candidat revient à voter pour Cellou Dalein Diallo, cela peut vouloir aussi dire qu’il y a une coalition anti-Alpha Condé qui se met en place. On aurait pu alors dire qu’il faisait allusion aux discussions qui ont déjà commencé entre les 11 autres postulants en vue de la mise en place d’une stratégie commune face au président sortant, dans l’éventualité d’un second tour. Mais quand le président Alpha Condé évoque des ethnies ou fait allusion à des régions, cela renvoie à la communauté, alors qu’il pouvait tout simplement dire que Cellou Dalein n’a pas de véritable concurrent à part lui. Mais le dire de la sorte suscite de l’émoi. Il faut comprendre cet état de désarroi qui est suscité dans l’opinion. Même s’il n’est pas exclu que les partis politiques concurrents à Alpha Condé aient pu surfer dessus. C’est ce qui arrive maintenant quand on voit que les médias en parlent ainsi que les réseaux sociaux et les lieutenants des partis politiques d’opposition surtout ceux qui sont en compétition pour ces élections-là.

A la lumière de ces propos, redoutez-vous une campagne électorale empreinte d’une dérive verbale ?

J’en ai bien peur, parce que le fait déjà pour le président Alpha Condé de donner le ton de la sorte peut constituer un élément catalyseur. Si à la suite de ces propos, il n’y a pas une pédagogie visant à inviter les candidats à se recentrer sur l’essentiel, certains discours peuvent bien affecter le caractère pacifique de la campagne.

Quel appel aimeriez-vous lancer pour éviter au pays les sombres perspectives que certains lui prédisent dans le sillage de la présidentielle du 2020.

 Je pense qu’il faut que les partis politiques et les candidats retiennent leur souffle. Il faut que les candidats recentrent le débat sur ce qu’ils proposent comme programme de société, comme solution aux problèmes sociaux, économiques de nos concitoyens c’est ce qu’il faut mettre en avant. Aujourd’hui, on se rend compte que le débat est plutôt centré sur la conquête politicienne du pouvoir. Il faut recentrer le débat, donner de la place à la discussion, à la contradiction positive surtout à la contradiction dialectique, c’est-à-dire programme contre programme, solution contre solution et approche contre approche. C’est ce qu’il faut mettre en avant, il ne faudrait pas, du fait de l’enjeu, surfer sur l’ethnie, surfer sur le tissu social. Il convient de rappeler qu’il relève du devoir des partis politiques dont le travail est l’éducation civique et électorale des militants mais aussi à l’Etat à travers ses appareils législatifs, ses appareils exécutifs et judiciaires, de faire en sorte que la sérénité soit au rendez-vous de cette campagne, à ces joutes politiques-là. Il faut punir tous ceux qui se permettront des invectives que ça soit de la violence physique ou même de la violence psychologique. Parce qu’en en enregistre également à l’occasion des élections.

Propos recueillis par Mariama Ciré Diallo

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