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ALASSANE OUATTARA & ALPHA CONDE : deux icônes de la démocratie tombées en disgrâce

Ils étaient autrefois considérés comme des porteurs de flambeaux dans la lutte pour l’instauration de la Démocratie dans leurs pays respectifs et dans les pays voisins : la Côte d’Ivoire et la République de Guinée. On les considérait comme des vrais défenseurs des Droits Humains – des hommes convaincus et guidés par un principe juste et immuable, disposés à renoncer à leur liberté, à leur vie pour faire face à ces dictatures, ces pouvoirs autoritaires et impitoyables qui ont plongé la Côte d’Ivoire et la Guinée dans la misère et l’obscurantisme pendant des décennies.

En octobre 2010, tous les deux, Alpha Condé de la Guinée et Alassane Ouattara de la Côte d’Ivoire ont été élus, chacun comme Président de son pays.  Pour le cas de la Côte d’Ivoire, il a fallu une guerre civile qui a laissé un bilan macabre d’environ 3000 âmes tuées, dont un de mes cousins qui aurait été abattu dans un marché, quelques jours avant la date historique du 11 avril 2011 : date qui marqua l’arrestation de Laurent Gbagbo.  Pour le cas de la Guinée, le pays n’a pas sombré dans la violence postélectorale à la dimension de celle de la Côte d’Ivoire.

Dans la capitale guinéenne, quelqu’un avait eu l’intelligence d’épargner la Guinée et son peuple martyr d’une guerre civile.  Le candidat qui avait sécurisé 44% des voix au Premier tour des élections a vu sa victoire s’étriper de ses doigts comme du sable fin, à la faveur d’Alpha Condé qui n’avait eu qu’un piètre résultat de 18%.  Entre les deux tours des élections présidentielles, il s’est écoulé quatre mois au cours desquels il y’a eu assez de violences intercommunautaires et de frustrations des injustices.  Le candidat malheureux, Cellou Dalein Diallo, avait laissé glisser ces quelques mots qui ont sauvé la Guinée : « Notre attachement à la Paix et à la Guinée Une et Indivisible nous commande d’étouffer notre frustration et nos souffrances pour rester calme et serein et d’éviter toute forme de violence ». Pourtant, tous les ingrédients d’une guerre ethnique, civile, étaient réunis.

Il est bien probable qu’Alpha Condé fut frustré par le minable score qu’il a eu au premier tour, et il estimait, peut-être, que le peuple ne l’a pas récompensé à la hauteur de son « laborieux » combat mené pendant 40 ans.  Ce peuple doit payer cher car ni Sidya Touré (selon certaines langues, les résultats sortis des urnes auraient été modifiés pour permettre à Alpha Condé d’aller au deuxième tour au détriment de Sidya) encore moins Cellou Dalein Diallo n’ont consacré autant de temps et de sacrifice pour que la démocratie soit une réalité en Guinée.  Malheureusement, à la lumière du constat qui se dégage, ce combat de 40 ans a été totalement perverti et dévoyé.

Alassane Ouattara : l’exceptionnel parcours professionnel qui fit rêver des générations

Pour la Côte d’Ivoire, c’est en ce mois d’avril 2011 qu’Alassane Ouattara prend réellement fonction, avec l’aide de la communauté internationale.  On se disait, après tout, Alassane avait été victime de nombreuses formes d’injustice : le déni de nationalité fut au cœur de la contestation. Ce n’était pas tout. On est allé très loin, jusqu’à la profanation de la tombe d’Hadja Cissé, la mère d’Alassane Ouattara qui était enterré au cimetière de Williamsville dans la banlieue d’Abidjan.  Plutôt, en septembre 2002, une guerre civile avait éclatée, divisant la Côte d’Ivoire en deux : le nord contrôlé par les rebelles, et le sud par le gouvernement de Laurent Gbagbo.  Les élections de 2010 devaient marquer un tournant décisif dans la vie de la nation puisque cette fois-ci, Alassane Ouattara est officiellement candidat, et le problème de cette « ivoirité » n’est plus d’actualité.

Déjà, depuis des années, même au-delà des frontières ivoiriennes, les peuples d’ailleurs nourrissaient de la compassion et de la sympathie envers Alassane, estimant qu’il est victime d’une injustice étatique.  On ne comprenait pas pourquoi les Ivoiriens se détestaient autant jusqu’au point où ils rejettent Alassane qui, semble-t-il, ne voulait que du bien pour la Côte d’Ivoire à savoir : promouvoir la démocratie, réconcilier les Ivoiriens et mettre son expérience au service du développement de son pays.

Alassane Dramane Ouattara, communément appelé ‘ADO’ par ses partisans est né un 1er janvier 1942 à Dimbokro et soufflera sa 79e bougie dans moins de 4 mois.  Il a étudié dans de prestigieuses universités américaines (le Drexel Institute of Technology, Philadelphie, et l’Université de Pennsylvanie).  Puis, il a longtemps travaillé au FMI (Fonds Monétaire International) et à la BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) avant de devenir premier ministre dans les années 1990.  Donc, riche de toute cette expérience, il représentait l’espoir et était la voix de nombreux Ivoiriens qui étaient devenus des sans-voix, des oubliés.  A lui seul, il symbolisait la profonde crise identitaire qui déchirait le pays.

Par contre, dans l’autre camp, on criait avec toutes les cordes vocales, rodées d’ailleurs pour cela, qu’Alassane Ouattara n’est pas Ivoirien – il serait du Burkina Faso.  Gbagbo jurait qu’ADO était soutenu, sous le manteau de l’ONU, par le président français d’alors, Nicolas Sarkozy.  Que sait-on aujourd’hui ?

Alpha Condé : le mirage et le rêve brisé de plusieurs générations

Parallèlement, en Guinée, dans certains bureaux, salons et milieux, même si on chuchotait qu’Alpha Condé n’était pas Guinéen puisque son père est du Burkina Faso, nul ne remettait en cause sa « Guinéenité ».  Né un 4 mars 1938 à Boké, Alpha aura bientôt 83 ans. Avant aujourd’hui, il avait pu participer à de nombreuses élections nationales et avait même été élu député à l’Assemblée nationale guinéenne. Cependant, dès le premier régime de Sékou Touré qui a duré 26 ans, Alpha Condé fut de ceux qui avaient été contraints à l’exil et condamnés par contumace par le régime policier de Sékou Touré qui n’a connu son déclin qu’en 1984.

Pendant son exil en France, Alpha a profité pour étudier.  Son parcours académique à la Sorbonne, et son parcours professionnel furent très limités.  Il obtint une Licence en Sociologie en 1964, un DES Droit public en 1965 et un DES Sciences politiques en 1966.  De 1968 à 1974, il fut Assistant à titre étranger de Droit public (1 an) et Assistant associé de Droit public (4 ans) et Maître-assistant associé de Sciences politiques de 1974 à 1975.  Tout cela, avec des contrats de travail renouvelés chaque année.  Il aurait été aussi un représentant d’une compagnie de négoce dénommée « Sucre et Denrées ».  C’est tout le parcours professionnel.  La seule autre organisation qu’il a dirigée est son parti politique, le Rassemblement du Peuple Guinée (RPG), qui n’avait pas été bien accueilli par les successeurs de Sékou Touré, les militaires du CMRN (Comité Militaire de Redressement National) dirigés par Lansana Conté.

Puisqu’Alpha Condé était issu de la même ethnie que Sékou Touré (premier président de la République de Guinée) et Diarra Traoré (un militaire qui avait tenté de renverser le pouvoir de Lansana Conté en 1985, puis tué injustement avec beaucoup d’autres, sans une réelle justice), Alpha Condé s’est attiré, dans les années d’après, une certaine attention – négative pour Lansana Conté et les nouvelles autorités, et positive pour de nombreux autres Guinéens, au-delà de sa communauté, à cause de son intellect – il a fait la prestigieuse Sorbonne en France, il n’est pas du corps armé et avait été condamné par contumace.  Plus tard, avec le vent de démocratie qui soufflait, en 1993 et en 1998, Alpha Condé s’est présenté candidat pour être président de la Guinée.  Mais en 1998, il avait été arrêté par le régime de Lansana Conté sans avoir levé son immunité parlementaire et jeté en prison pour y croupir pendant 28 mois.  Toute la communauté internationale avait rejoint le peuple guinéen pour dénoncer cette autre injustice.

Ce n’est qu’en 2010, soit 2 ans après la mort de Lansana Conté (avec une parenthèse sanguinaire de Transition de pouvoir, avec la junte militaire, dirigée d’abord par un certain Capitaine Moussa Dadis Camara puis le Général Sekouba Konaté) qu’Alpha Condé prêta serment entant que premier président démocratiquement élu et accepté de la Guinée.  Quelques mois après, on a commencé à voir un certain Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères de la France, et un certain Vincent Bolloré venir voir leur « ami » Alpha Condé.  Que sait-on de plus aujourd’hui ?

Lorsque Condé prêtait serment en Guinée, Ouattara était en pleine guerre pour « récupérer » sa victoire volée. Au mois d’avril 2011, lorsque Ouattara se préparait à marcher sur le palais présidentiel, pour l’arracher des mains de Gbagbo, après près de 3000 morts, Alpha Condé, lui, officiait l’assassinat de la toute première victime sous son règne. Ce pauvre jeune de 32 ans, Zakariou Diallo, qui avait reçu une balle mortelle en début d’avril lors de la réception de Cellou Dalein Diallo, désormais leader de l’Opposition, qui revenait de l’étranger après avoir fait près de 5 mois hors du pays. Il fut la première victime du régime de Condé. Neuf ans après, il n’y a jamais eu d’enquête.

La déception grandissante au niveau national et international

Tous les deux, Ouattara et Condé, arrivèrent au pouvoir dans des conditions très difficiles.  Cependant, ils avaient beaucoup d’opportunité devant eux pour redresser leurs pays respectifs.  Sur le plan socioéconomique, malgré les effets d’annonce de croissance macroéconomique et de grands investissements en milliards de dollars, il n’y a pas de retombée pour la pauvre population.  Il y’a plutôt des remontées.

Car, contrairement à ce que certains pensent, Alpha Condé s’est avéré comme étant le président d’un petit club d’amis avec des intérêts à protéger.  Il n’a pas été le président des Malinkés puisque ceux-là souffrent autant que les autres. Il n’a pas été le président de la Haute Guinée car toutes les promesses électorales sont restées des promesses vides, avec un peuple combattant qui est resté à sa faim, à attendre des routes, des ponts, de l’électricité et tout le bonheur promis par Alpha Condé.  Il n’a pas su être le président de tous les Guinéens car, une fois les élections de 2010, s’il réussissait à recoudre le tissu social et favoriser la réconciliation nationale, il aurait bien été cet heureux « Nelson Mandela » de la Guinée.  Même ses nouveaux opposants étaient disposés, en 2010, à l’aider dans cette mission.  Hélas ! Que des opportunités ratées.  Il a été simplement le président d’un petit club.

Alassane, quant à lui, avait promis qu’il n’y aurait pas de « justice des vainqueurs » sur les vaincus. Malheureusement, c’est bien ce qui fut fait : une justice à double vitesse sous les yeux de cette même communauté internationale.  Déjà, le 11 juin 2011, une commission d’enquête de l’ONU avait mis en cause les forces armées de Gbagbo (FDS) et celles d’Alassane Ouattara (FRCI) sur les crimes commis dans la contestation postélectorale sanglante. Puis, cinq mois après, c’est seulement Laurent Gbagbo qui fut transféré à la prison de Scheveningen, près de La Haye, le 29 novembre de la même année.  D’autres pro-Gbagbo seront traqués et emprisonnés en Côte d’Ivoire – comme ce fut le cas la femme de Gbagbo – et à La Haye – comme ce fut le cas Blé Goudé expédié en mars 2014.  Pourtant, pourtant, l’enquête de l’ONU avait mis en cause deux parties.

En utilisant le système judiciaire et les autres institutions étatiques ‘ADO’ avait fini par créer un système d’oppression envers toutes les personnes qui ne sont pas de son camp.  Malgré les nombreux chantiers, la paix est restée très fragile.  En dépit de la mise en place d’une commission de « dialogue, vérité et réconciliation » les Ivoiriens, comme les Guinéens, n’ont pas connu cette réconciliation nationale.  Pourtant, ‘ADO’, qui avait connu l’injustice, aurait pu mieux faire que de perpétuer cette douleur envers de nouvelles victimes, faisant parfois des supposés bourreaux comme de nouvelles victimes : entrainer le pays dans un nouveau cycle de contrariété.

Toujours sur le plan national, la déception des camps qui ont perdu les élections (le Front Populaire Ivoirien et l’Union des Forces Démocratiques de Guinée) ne faisait que grandir.  Sur le plan politique, Alpha Condé n’accepta d’organiser les élections législatives que 3 ans après son élection.  Les élections Locales, quant à elles, devront attendre 8 ans après.  Pire, ayant constaté l’échec de son parti lors des élections locales de 2018, il refusa l’installation des élus locaux.  A un mois des élections présidentielles d’octobre 2020, on ne sait toujours pas si ces élus locaux (élus il y’a 31 mois de cela, depuis le 4 février 2018) seront investis avant l’investiture du prochain président. Pourtant, une décision de justice avait sommé le pouvoir et la CENI, depuis décembre 2019, de faire installer les élus locaux.  Jusque-là, rien que des annonces, sans actions concrètes.

Alpha Condé s’est entouré des mêmes personnes qui donnaient des instructions sous le régime de Lansana Conté (1984-2008) pour arrêter, torturer et tuer ses militants, sans aucune forme de justice ni de réconciliation.  Même si lui, Alpha Condé, il s’est réconcilié avec ces personnes, ses nombreux militants et surtout les nombreuses familles endeuillées ne se sont pas réconciliés avec les auteurs et commanditaires de ces crimes.  Pour lui, tout ça, c’est du passé dont il ne veut pas entendre parler.

Le problème des institutions : Alassane Ouattara et Alpha Condé des candidats illégaux

La Côte d’Ivoire, comme la Guinée, et d’ailleurs la plupart des pays « Francophones » souffrent d’un problème d’institutions. La Justice, le Parlement, l’Exécutif et la CENI sont des sources récurrentes de problèmes dans les pays.  Toutes ces institutions travaillent harmonieusement en faveur du Président de la République en exercice.  Il y’a une sorte de culte de personnalité à tel point que lorsqu’une personne questionne certains comportements, ou lorsqu’on n’est plus d’accord avec le statu quo, on devient de facto l’ennemi à abattre.

Alpha Condé et Alassane Ouattara ont changé les Constitutions respectives de leurs pays dans le seul et unique but de se maintenir au pouvoir et ce, quel qu’en soit le prix.  Même si on chantait au monde entier que ces changements de constitution n’avaient rien à voir avec un 3e mandat, on est tenu de constater maintenant que les crimes ont été bel et bien commis au bénéfice exclusif des auteurs.

En Côte d’Ivoire, la Constitution avait été promulguée en novembre 2016.  Celle-là avait été cousue par les meilleurs couturiers du moment, en prévoyant un poste de vice-président (qui fut amendé en 2020), un Sénat et tant d’autres poches.  En promulguant la 3e République, Ouattara soulignait que : « Les promesses de la 3e République sont des promesses de paix, stabilité et d’égalité… ».  Ce sont des mots très forts dans le chaudron d’un pays traumatisé par 25 ans d’instabilité.  En 2016, ADO a réussi à tromper l’Assemblée nationale et le peuple ivoirien.  L’ancienne constitution (qui avait été élaborée par le Général Guéï en 2000) avait un double cadenas qui dérangeait ADO : d’abord elle contenait une limitation d’âge à 75 ans, ensuite elle limitait le mandat présidentiel à deux.

Pour quelqu’un qui ne respecte point l’esprit de la Constitution et qui aspire être Président au-delàs de son mandat constitutionnellement limité à deux, il fallait passer par des astuces pour tromper ses collègues et le peuple.  ADO avait exactement 75 ans lorsque cette opération constitutionnelle s’effectuait. Pour nombreux de ses pauvres collègues, ils nourrissaient, chacun, ce mesquin et fin espoir que le nouveau poste de vice-président allait leur revenir.  Ils n’avaient pas eu un esprit critique, penser au-delà de leurs intérêts personnels. John Rawls avait pourtant « conseillé » à Guillaume Soro et aux députés de l’Assemblée nationale ivoirienne.

Le philosophe politique Rawls (1921 – 2002) propose aux personnes, surtout aux détenteurs des pouvoirs législatifs et de pouvoirs de coercition de toujours faire les règles qui régissent l’organisation et le fonctionnement de la société en étant derrière un voile d’ignorance.  Ce voile d’ignorance, selon Rawls, les empêcherait de favoriser leurs propres intérêts car ils (ces législateurs) ignorent tout de la position qu’ils occuperont dans la société (riche ou pauvre, en bonne santé ou malade, homme ou femme, mouvance ou opposition, citadin ou villageois, etc.).

Dans ces conditions, Rawls explique que toutes ces personnes s’accorderaient sur deux principes de justice : un système garantissant un maximum de libertés fondamentales pour tous ; un système dans lequel les inégalités sociales et économiques seraient telles que toutes les positions et fonctions seraient accessibles à chacun. Par ailleurs, ce système devrait être le plus avantageux pour les moins bien nantis.

A environ six semaines de l’élection présidentielle du 31 octobre 2020, on se rend bien compte qu’ADO a déçu.  Car, s’il n’avait pas fait sauter les verrous de la limitation de mandat et de limitation d’âge, il aurait été obligé de trouver un autre dauphin à la mort de Amadou Gon Coulibaly.  Une mort qui dérange ou qui arrange ?  Allez comprendre.

Analogiquement, en Guinée aussi, la Constitution de 2010 avait un verrou sur la limitation des mandats présidentiels.  Alpha Condé a opéré ce qui fut appelé « un putsch constitutionnel » pour faire passer un referendum qui lui donnerait le droit de se présenter pour une troisième fois comme candidat.  Pour les défenseurs de Condé, un ‘OUI’ au referendum de mars 2020 va « doter la Guinée d’une Constitution qui répond aux besoins actuels sur les droits des femmes, la lutte contre les mutilations génitales féminines, la gratuité de la scolarité, l’écologie, la répartition des revenus de l’État ».

En Guinée, contrairement au cas Ivoirien, la nouvelle constitution ne prévoyait ni Sénat, ni vice-présidence.  Il y’avait juste une volonté réelle de rester au pouvoir sans trop se soucier des conséquences.  D’ailleurs, un mois avant la naissance du mouvement citoyen Front National pour la Défense de la Constitution (crée en avril 2019), Alpha Condé, dans un de ses meetings avec ses militants – puisqu’il est toujours resté président de son parti politique, le RPG – annonçait ceci, en violation flagrante de la Constitution :

« …je suis venu vous dire que je laisse mon manteau de président de côté. Je prends mon manteau de militant.  Car maintenant je suis prêt à la bataille contre ces gens… ». «…soyez prêts à l’affrontement… ». « …maintenant ce n’est pas le président qui sort mais c’est le militant… ». «…personne en Guinée ne m’empêchera d’aller devant le peuple pour lui demander ce qu’il veut… ». « …si c’est pour vous marcher sur les pieds, soyez prêts à marcher sur leurs pieds pour qu’ils sachent que vous n’avez peur de rien… ».

La bataille fut rude. Car le jour du vote ainsi que les jours qui ont précédé ou succédés le 22 mars 2020, nombreux sont les Guinéens qui ont été fusillés, assassinés par les forces de sécurité et des milices recrutées pour cette fin. Nul ne sait, avec exactitude, combien de dizaines de personnes furent tuées entre Conakry et N’Zérékoré.  Quoi qu’il en soit, Condé était déjà en avance.  Dans un entretien avec le journal Le Monde en octobre 2019, il avait lancé le ton en disant que : « Dans les autres pays où il y a de nouvelles Constitutions, il y a eu beaucoup de manifestations, il y a eu des morts, mais ils l’ont fait. ».  L’opposition, elle, a comptabilisé 203 morts.

Mauvaise foi ou incompétence des Cours Constitutionnelles des pays francophones

Sur l’interprétation des lois

En Guinée et en Côte d’Ivoire, les constitutions limitaient le nombre de mandats présidentiels à deux (2).  Est-ce que le fait de changer carrément la constitution pour reproduire la même limitation dans la nouvelle constitution peut « remettre les compteurs à zéro » ?  La réponse est simplement NON.  On explique…

Dans le cadre de la justice, l’interprétation des textes juridiques, législatifs et règlementaires est une gymnastique quotidienne.  Il existe plusieurs principes et de méthodes d’interprétation des textes légaux, qu’ils soient législatifs, réglementaires ou contractuels.

D’abord, il faut comprendre que lors de la conception de ces textes de loi, puisque la loi n’est jamais rétroactive, le législateur tente non seulement de résoudre un problème posé mais aussi d’anticiper sur l’avenir afin que la loi couvre et résolve autant de potentiels problèmes que possible, sans en faire une nouvelle loi à chaque fois qu’un problème se poserait.  Sur ce, chaque mot utilisé a une valeur capitale dans sa signification actuelle et future, et dans son application.  Sachant que la société évolue, les mots peuvent aussi évoluer et changer de signification. De nouveaux défis non prévus par la loi peuvent aussi émerger, et tant d’autres.

Par exemple, c’est quoi un véhicule ? (Prenez le temps de vérifier la définition dans le dictionnaire pour comprendre si un camion, une moto, un vélo ou un avion sont tous des véhicules).

L’esprit de la Constitution Ivoirienne

Un extrait de la Constitution Ivoirienne de 2000 dit ceci dans son Article 35 :

« Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois. » […].

La nouvelle Constitution de 2016, en son extrait de l’Article 55 dit cela :

« Le Président de la République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n’est rééligible qu’une fois. » […].

L’esprit de la Constitution Guinéenne

En Guinée, il y’a une constitution qui avait été voté par les Conseil National de la Transition en 2010, juste avant le premier tour des élections présidentielles.  Comme la priorité était de finir avec la Transition et libérer la Guinée des mains de la junte, les leaders d’alors s’étaient entendu que n’importe lequel parmi eux qui sera élu, devrait faire adopter cette même constitution par voie référendaire.

L’Article 27 de la Constitution de 2010 précise que :

« Le Président de la République est élu au suffrage universel direct. La durée de son mandat est de cinq ans, renouvelable une fois. En aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels, consécutifs ou non. ».

Pour la nouvelle constitution de 2020, en son Article 40, il est dit cela :

« Le Président de la République est élu au suffrage universel direct pour un mandat de six (6) ans, renouvelable une fois. »

Dans l’interprétation de ces textes, la première des choses qu’il faille faire est de savoir si les mots employés par le constituant originaire sont clairs, et sans ambiguïté et ne mène à aucune ambiguïté juridique ou conduit à un résultat injuste ou pour éviter un affront à l’ordre public.  Si une telle décision peut conduire à une de ces finalités, les juges, qui ne sont pas des robots, doivent rechercher l’intention du constituant lors de l’élaboration des textes.

Un exemple de cette pratique absurde : Dans le cas, Cutter v Eagle Star Insurance Co. Ltd (1998), Monsieur C, le requérant, a été blessé dans une voiture. En vertu de la loi du Road Traffic Act 1988, son assurance ne le couvrait que pour l’utilisation de sa voiture « sur toute autoroute et toute autre route auxquelles le public a accès ».  La question pour le tribunal était de déterminer, par conséquent, est-ce que le parking à plusieurs étages était une route ?

 Le tribunal appliquant la règle littérale a jugé qu’un parking à plusieurs étages n’est pas une route.

Un autre exemple : Dans l’affaire Re Sigsworth (1935), un fils avait assassiné sa mère. Celle-ci n’avait pas fait de testament. En vertu de la loi de 1925 sur l’Administration de la Justice, tout bien laissé par la mère allait être donné en héritage à son plus proche parent, c’est-à-dire son fils. Il n’y avait aucune ambiguïté dans les termes de la loi.  Cependant, les sages juges du tribunal n’étaient pas prêts à laisser le fils qui avait assassiné sa mère profiter de son crime.  Qu’est-ce que cela vous inspire dans les cas de changement de constitutions ?  On change la constitution pour en profiter illégalement.

Le dernier exemple, dans Smith v Hughes (1960), les personnes à la barre avaient été accusées en vertu de la loi sur les délits de la rue (1959) de sollicitation sexuelle dans un lieu public. Les prostituées sollicitaient à partir de leurs fenêtres, techniquement pas un lieu public.  Les juges ont interprété la loi en disant que les prostituées faisaient ce que la loi tentait d’abolir à l’origine, et donc elles ont été condamnées.

Comme le disait le Canadien Elmer A. Driedger dans ‘Construction of Statutes’ (2e éd, Toronto, Butterworths, 1983, p 87) :

« Aujourd’hui il n’y a qu’un seul principe ou solution: il faut lire les termes d’une loi dans leur contexte global en suivant le sens ordinaire et grammatical qui s’harmonise avec l’esprit de la loi, l’objet de la loi et l’intention du législateur. »

De ce qui précède, il est clair que les juges des Cours Constitutionnelles de la Guinée et de la Côte d’Ivoire ont trahi leur serment, ils ont trahi le Législateur et ils ont trahi le peuple.  Car, en éditant les textes qui limitent le mandat présidentiel à deux (2) et deux seulement, le Législateur avait en esprit d’introduire des dispositions qui allaient remédier à un mal dont souffre la collectivité.  L’objectif visé étant de prémunir la société la possibilité de supprimer ou corriger ce mal (le fait de s’éterniser au pouvoir) et ainsi favoriser un remède (l’alternance démocratique).

Le fait que ces institutions juridiques n’arrivent pas à corriger les errements ou à stopper ces hommes politiques avides du pouvoir, cela entraine souvent des pertes en vie humaines, un recul démocratique et un retard considérable sur le devenir du pays, de la nation.  Quelle responsabilité portent ces hommes et femmes des Cours Constitutionnelles qui soutiennent ces putschs constitutionnels ?

 

Malgré tout, l’espoir est toujours permis

Malgré toutes les tentatives pour justifier leurs actions, Alpha Condé et Alassane Ouattara n’ont pas, jusque-là, su profiter des opportunités de sortir par la grande porte de l’Histoire de leur pays. Il n’est pas tard pour mieux faire.  Aujourd’hui, ils ont le pouvoir politique et le « contrôle » des forces de sécurité.  Tous les deux ont trompé leurs peuples car ils n’ont pas été les démocrates, les lanternes et les leaders qu’on aurait aimé qu’ils soient.  Ils ont déçu au-delà des frontières de leurs pays. De nos jours, ils se croient invincibles, indétrônables et plus malins. Il faut demander le voisin du Mali, du Burkina Faso ou du Soudan.  Chaque chose en son temps. Ouattara et Condé peuvent toujours préparer la transition du pouvoir en organisant des élections inclusives, libres et transparentes, avec la participation de tous les acteurs politiques. Il appartient aux grandes personnalités de prendre des décisions difficiles aux moments difficiles.

A défaut d’arrêter tout et de céder, puisque nous sommes toujours possédés par cette « dignité », on peut aussi favoriser l’arrivée de quelqu’un d’autre, en s’inclinant.  De toutes les façons, nous ne sommes plus en démocratie.  Il faut maintenant sauver la Nation guinéenne et la Nation ivoirienne. Seuls vous deux avez les codes d’accès.  Tout est codé de nos jours.  Ce n’est pas puisqu’on a eu un cauchemar hier qu’on ne peut pas avoir un doux rêve aujourd’hui.

Pour avoir des institutions fortes et enraciner la démocratie dans les pays francophones, il nous faut une autre espèce des leaderships éclairés, sincères et respectueux des principes de la démocratie.  En attendant, quelles options ont les peuples ivoiriens et guinéens ? Les urnes ? La rue ? Ou l’autre putsch ?

Abraham 

Citoyen de la CEDEAO 

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