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PÊCHE ARTISANALE : Fama SARL, fruit des décennies de dur labeur de Dada, une femme mareyeuse

A mi-chemin de la corniche qui mène au Port autonome de Conakry, dans la commune de Kaloum, se situe le débarcadère du Petit bateau. Issu de l’ancien port artisanal du Petit bateau, vers l’emplacement de l’hôtel éponyme construit plus tard, ce sont de milliers de jeunes et de femmes qui y opéraient durant la première République. Mais depuis 2002, cette partie de la population se sent menacée. Ce qui l’a amenée à se délocaliser sur le site à deux reprises. Seulement voilà, l’espace qui n’était pas encore occupé est désormais revendiqué par un particulier installé dans la zone, qui opère dans la pêche artisanale, a confié au Djely une mareyeuse.

Pourtant, au-delà de leurs activités de maraîchage et de fumage de poissons, certaines femmes commencent à s’illustrer dans l’entrepreneuriat et font un chiffre d’affaire important. C’est le cas de dame Adama Bangoura, mère de 4 enfants, plus connu sous le surnom Dada, première femme propriétaire d’une barque dans ce port artisanal. Après plusieurs décennies dans le maraîchage, elle a décidé il y a 5 ans de voler de ses propres ailes. Et le moins que l’ont puisse dire, c’est qu’elle en train d’y arriver. Bien que son ambition ne s’arrête pas là pour elle qui entend équiper le débarcadère d’une usine de glaces, mais aussi d’une chambre frigorifique afin de faire du problème de conservation, un lointain souvenir.

C’est en 1993 que dame Adama Bangoura se résout à arrêter les études, alors qu’elle faisait la 9e année. Elle se lance alors dans la pêche artisanale, comme elle le raconte près de 30 ans après. « A l’époque, il y avait des asiatiques ici. Les torades, communément appelés sinapa, étaient vendus à 5 000 francs guinéens, la dizaine. On les revendait pour gagner notre intérêt. Lorsqu’ils ont construit les infrastructures à Boulbinet, c’est à Petit bateau qu’ils voulaient construire. Quelques temps après, un libanais est venu, mais ils ne nous ont pas dit que c’est ce dernier qui allait occuper les lieux. Ils nous ont dit alors de transporter nos barques à Boulbinet pour qu’ils construisent un terrain de football ici. On est parti là-bas, mais ce n’était pas facile : c’était la pagaille, des disputes, des bagarres, au point que j’ai arrêté momentanément d’aller à Boulbinet, jusqu’à ce qu’une barque renommée barque de Tchiam, d’origine sénégalaise, ait eu l’autorisation des militaires qui étaient là, de venir. On a commencé de travailler à nouveau. A l’époque, il n’y avait qu’une pièce où on grille de la viande sur l’espace qu’occupe l’hôtel Petit bateau aujourd’hui. Un beau jour, on a vu que la pièce a été détruite, ils ont commencé à construire pendant qu’on continuait nos activités. Quand ils ont fini, les militaires ont mis la corde là-bas, on était obligés de repousser jusqu’à ce qu’un opérateur vienne pour y  implanter des cases frigorifiques, c’est de là-bas qu’on est venu nous engloutir ici. Pratiquement, de 2002 à 2004 on n’a pas la tranquillité, mais on a persévéré », raconte-t-elle.

Toutefois, la quasi-totalité des barques ne sont pas encore revenues. Seules quelques dizaines de barques sont visibles sur les lieux. « On a commencé à faire venir des barques de pays voisins. Mais pour cela, on a préfinancé leur déplacement pour qu’ils s’acquittent de leurs dépenses familiales et des barques. Quand ils reviennent de la pêche, les asiatiques prennent les europas (sol, ombrie, etc.) et nous on prend les africas (thon, torades et poissons divers) qu’on revend sur place. Parfois, quand les barques doivent venir, ils demandent d’envoyer 1 000 000 de francs CFA. Quand ils viennent aussi, tout ce qui manquent dans la barque en terme d’équipements (filets, etc) et toutes autres dépenses, ils nous demandent de payer. Parfois, on fait des dépenses supplémentaires en mer aussi. On arrête juste un montant pour le kilogramme de poissons. Et puis nous aussi nous ajoutons notre part de bénéfice. Ce que nous gagnons comme intérêt nous appartient et on leur remet leur argent. Le montant qu’on préfinance, ils nous rembourse petit à petit, mais on ne calcule pas trop cela, parce qu’on gagne des bénéfices. On est devenu une famille maintenant », explique-t-elle.

Son engagement pour la cause du débarcadère lui a valu la confiance de tous ses occupants, et plus particulièrement de ses paires mareyeuses qui l’ont porté à leur tête. Ce qui l’a galvanisée à œuvrer pour le bien-être du débarcadère, renchérit-elle. « Depuis qu’on a reçu une note du ministre des Transports en 2017, à travers l’Agence de navigation maritime (ANAM), j’ai commencé à réunir les femmes. On avait déjà un groupement ici, communément appelé sèrrè, et on me sollicitait partout où il y a des problèmes. C’est pour cela que les femmes et les jeunes ont eu confiance en moi », assure dame Dada.

Cette confiance l’a amené à voir plus loin afin de servir d’exemple au débarcadère. Elle a en effet créé sa propre entreprise dénommée Fama SARL, du nom de sa fille benjamine Fama, âgée de 8 ans, sous fonds propre. Bien avant, étant donné que les MUFFA n’octroient pas un montant conséquent pour réaliser son ambition, elle a engagé des procédures au sein d’une microfinance pour l’obtention d’un prêt de 380 millions de francs guinéens. Mais à l’en croire, elle a fait demi-tour pour cause de lourdeur administrative.

« Je travaillais avec la barque d’un Monsieur du nom de Tall (qui devient plus tard son mari). On a travaillé longuement après il nous a proposé de faire une deuxième barque. Après, on a fait une troisième barque, et je me suis dite pourquoi pas pour moi aussi. Je suis en train d’aider d’autres à multiplier leurs activités. J’ai fait la proposition à mon mari, il m’a encouragé. Alors j’ai commencé à garder les petites tontines que je faisais et les bénéfices que je gagnais jusqu’à ce que j’ai commencé à faire ma barque (par des sénégalais). Et il y a moins d’un an je travaille avec ma propre barque, et je continue à financer deux des barques avec lesquelles je travaillais. On a donné la troisième à une autre dame. Ça n’a pas été facile, mais pour toute chose dans la vie, c’est une question de courage, de décision et de planification : si tu gagnes 5 000 francs par jour, tu utilises 2 000 francs, tu gardes les 3 000 pour une chose spécifique, si Dieu te donne la santé tu vas le faire. Pour faire une barque de ‘Yôli’ (marque sénégalaise) à l’heure actuelle, il faut 400 millions de francs guinéens, mais c’est quand-même garanti. Si c’est bien fait tu peux faire 5 à 6 ans sans procéder à des réparations, il faut juste la laver et la peindre périodiquement. Et je suis devenue la première femme mareyeuse à avoir ma barque ici, d’autres m’ont emboîté le pas, et on contribue à donner de l’espoir aux jeunes filles et garçons. Certains pêcheurs peuvent gagner jusqu’à 2 millions après chaque voyage, parce que quand on obtient de l’argent, on enlève la dépense d’abord, on divise le reste en trois : une pour l’entretien de la barque,  et les deux autres pour les machines et les travailleurs », détaille-t-elle.

Aujourd’hui, après chaque voyage, la barque peut faire un bénéfice avoisinant les 10 millions de francs guinéens, se réjouit Mme Tall. Toutefois, elle se veut prudente face à un certain nombre d’éventuels problèmes. « Avec les autres barques que je finance, quand elles viennent de la pêche, je ne bénéficie que des (poissons) africa, mais maintenant si ma barque vient avec europa je serai contente, c’est valable pour africa, parce que tout les bénéfices me reviennent. Et si tu as un bon capitaine, tu peux gagner plus de 10 millions de bénéfices, mais parfois on se retrouve avec beaucoup de dépenses ou la barque revient avec pas grand chose (poissons). Surtout, nos bateaux qui partent tantôt vers la Sierra Leone, la Guinée Bissau, font face à des problèmes de licence. Non seulement, tu dépenses une fortune, en Guinée Bissau on te demandes plus de 2 millions de francs CFA pour les licences de ce pays. Mais parfois on nous vend de fausses licences, même l’année passée, il y a 6 barques qui ont été arrêtées en Sierra Leone, ils ont été dépouillés de leurs poissons et frappées par une forte pénalité. C’est pourquoi on souhaiterait que le président de la République, à travers le ministère de la Pêche, serve de point focal pour l’achat des licences », lance-t-elle.

Sourire aux lèvres, l’entrepreneure se prépare avec impatiente à accueillir les 11 membres de son dernier équipage dans un délai de 14 jours au plus. Mais de l’autre côté, elle se veut prudente quant à la couverture de l’investissement de plus de 10 millions consentis (1 000 litres d’essence, des sacs de riz et des bidons d’huile). « A l’heure actuelle, c’est ma première fille (mariée) qui fait toutes mes tâches. Si les barques que je finance ou ma barque viennent, si c’est le soir, vu qu’on n’a pas de pont, ils accostent à quelques mètres de la terre ferme parce qu’il n’y a pas d’eau actuellement. Je me réveille à 5h30 du matin. Après les prières, je réveille les enfants pour les laver moi-même, pour ne pas qu’ils se sentent abandonnés. Je leur prépare pour l’école, s’ils doivent y aller ; sinon je me prépare pour venir parce que dès 9h les preneuses de poissons sont là. Parfois, j’y reste jusqu’à 18h. Une fois sur place, les jeunes font le grillage pour nous, ils débarquent et embarquent les poissons, parce qu’on vend le poisson à partir de 70 kilogrammes. Le reste, on amène à Boulbinet pour conserver dans des vieux congélateurs mis en place par État à l’époque. Certains nous facturent 10 000 francs par casier le jour. Or, on peut avoir jusqu’à 20 à 40 casiers par barques. Parfois, on trouve que les frigos sont remplis, et ça causent d’énormes pertes. Actuellement, on évolue dans des conditions pitoyables. Avant, on louait deux chambres frigorifiques implantées par le particulier pour lequel on a dernièrement été déplacés, mais maintenant il ne conserve plus du poissons sous prétexte que certaines femmes ne le payent pas. Mais c’est parce qu’ils gagnent plutôt mieux avec les opérateurs économiques qui envoient de l’Ognon, la pomme de terre, etc ».

Mais dame Adama Bangoura ne compte pas s’arrêter là. Elle ambitionne d’équiper le débarcadère.

« Nous les femmes, nous souhaitons être des opératrices économiques aussi, pour sortir de la souffrance. Mais on n’a pas les moyens. Moi, personnellement, je souhaiterais avoir une usine de glace, mais je n’ai pas les moyens. Je veux également une chambre frigorifique, mais je n’ai pas les moyens aussi. On veut faire prospérer notre activité, mais ça demande beaucoup de moyens », fait remarquer l’entrepreneure. Mais pour ce faire, il faut d’abord que leurs activités se pérennisent. Et la mère de famille ne craint que ses ambitions ne volent à l’éclat, précisant que des dizaines de courriers sans suite ont été adressées aux autorités locales et de tutelle, afin d’aménager un espace spécifique pour eux qui vivent de la pêche artisanale.

« Seul le président de la République peut nous aider. Il n’y a pas de hangar, ni de latrine. Nous sommes là sous la pluie si c’est la saison des pluies, sous le soleil si c’est la saison sèche. Ça nous fatigue mais on le supporte parce qu’on y gagne notre quotidien. On ne demande pas grand chose. On peut faire des places ici même avec 10 camions. C’est à l’Etat de voir comment répartir les choses pour qu’on reste tranquilles, et pour que les autres aussi nous respectent, en nous livrant un papier pour nous dire : vous aussi, vous êtes autorisés à rester au Petit bateau ou à n’importe quel autre lieu. Tout le monde sait que Petit bateau est un ancien port artisanal, il y avait plus de 200 barques là où ils ont construit une usine. Lorsqu’ils nous ont chassé, des femmes ont perdu de l’argent, elles ont pleuré, ce fut un scandale (…) Je ne sais pas quelles solutions ils peuvent trouver, mais ils ne doivent pas chasser les gens de là où ils ont toujours vécu pour envoyer un étranger. Aujourd’hui, si vous partez dans certains ports où des gens ont été déguerpis, les gens ont triplé. Donc, ce n’est pas la solution », conclut la patronne de Fama SARL.

Hawa Bah

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