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DANSA KOUROUMA : « Je ne peux pas dire que le Niger est plus démocratique que la Guinée »

La crédibilité de la dernière présidentielle au Niger, ayant abouti à l’élection de Mohamed Bazoum, dauphin du président sortant Mahamadou Isouffou, dont l’investiture a eu lieu ce vendredi 2 avril 2021, continue de faire polémique. Et la « tentative de coup d’Etat », survenue à deux jours de cette investiture, réconforte la position de ceux qui critiquent le déroulement de ce scrutin. C’est le cas de Dr Dansa Kourouma, le président du Conseil national des organisations de la société civile (CNOSC), qui y voit une « alternance au pouvoir », à la place d’une alternance démocratique. Il estime aussi que le Niger n’est pas plus démocratique que la Guinée. Que le président Alpha Condé ait décidé de changer la Constitution pour pouvoir briguer un troisième mandat ne change rien dans l’analyse de l’activiste. Il l’a dit au cours d’un entretien téléphonique qu’il a accordé au Djely ce samedi…

Ledjely.com : Quel est votre regard par rapport au processus électoral qui vient de s’achever au Niger ?

Dr Dansa Kourouma : Pour beaucoup d’observateurs, une alternance d’une main à une autre, une alternance réussie est le point de départ d’une alternance démocratique, sociale et économique. En guise de témoignage, le cas du Ghana est une illustration, mais reconnaissons en qu’avant une alternance démocratique au Ghana, il a fallu un certain  Jerry Rawlings qui a pris le pouvoir, qui l’a conservé pendant un temps et fait les réformes nécessaires, avant de passer le pouvoir à un civil, qui a marqué le point de départ d’une alternance démocratique au Ghana. Donc, le cas du Niger est diversement apprécié.  Je fais partie des personnes qui ont un regard critique sur ce qui s’est passé au Niger. D’abord, la première chose, le président [sortant du Niger], Issouffou, a fait preuve d’élégance politique en acceptant de ne pas se présenter, mais par conséquent quand on regarde la manière dont le processus électoral s’est mené, il y a des contestations jusqu’à présent, des observateurs ou même des acteurs du processus ont dénoncé des fraudes ou quelques irrégularités dans le processus électoral. La deuxième observation, c’est que le président Issouffou qui est président sortant, s’est choisi un dauphin, il a battu campagne pour lui, il a joui de son influence dans le processus électoral, pour que ce soit son candidat qui remporte l’élection. Dès lors qu’il a pris position en faveur d’un candidat, au détriment des autres, en tant que président au pouvoir, il a pris partie. Alors ça a biaisé le processus de transfert du pouvoir. La troisième observation que je veux faire, c’est qu’au Niger, la Constitution a été respectée quand-même par le président Issouffou. Ce qui est une avancée importante, mais au regard des indicateurs économiques, sociaux et politiques du Niger, il a laissé un pays plutôt au bas de l’échelle.

Quand vous prenez le classement du Niger, aujourd’hui, il est le 187ème pays, ça veut dire que c’est pratiquement le dernier pays en matière d’indice de développement. Mais sur le plan politique, le président sortant a été élégant. Il s’est soumis aux dispositions constitutionnelles. Ce que tout démocrate doit apprécier. Mais la démocratie ne se définit pas comme le passage du pouvoir d’une main à une autre. Il y a un certain nombre d’indicateurs, de progrès qui doivent être mesurés ; qui sont les conséquences immédiates ou lointaines d’un processus démocratique bien suivi. Sur ce plan, le Niger n’a pas eu la moyenne sur tous les angles du processus démocratique. On va rester applaudir parce que le pouvoir est passé d’une main à une autre. Mais au fond, l’aspiration du Niger à une liberté économique, à un développement durable, à une gestion rationnelle responsable des ressources minières, reste un défis lointain. L’histoire nous édifiera si M. Bazoum sera capable de faire différemment que le président Issouffou. Mais qu’à cela ne tienne, il y a quand même un pas de franchi, parce qu’un des paramètres de la démocratie qui est les conditions d’alternance soient réunies. Je pense que cette question a été remplie et répondue au Niger. Mais pour les autres paramètres de la démocratie, le Niger a des efforts à fournir pour être un pays réellement démocratique dans le sens réel du terme.

En attendant que le Niger remplisse les autres critères, peut-on dire qu’il dépasse certains pays de la sous-région ouest africaine, notamment la Guinée ?

Sur le plan du critère d’une alternance démocratique, je préfère dire alternance au pourvoir, le Niger est bel et bien en avance sur la Guinée. Car le rêve de tout démocrate, c’est de voir deux personnes se succéder à la tête de l’Etat. C’est important. Mais l’encrage démocratique ne se justifie pas par le simple fait de se succéder à la tête de l’Etat. Il faut avoir des institutions solides, il faut que les droits humains soient respectés, il faut que  le développement économique puisse profiter à toute la population, il faut qu’il y ait la légalité des citoyens face à la loi et au profit du développement économique, il faut qu’il y ait la primauté de la loi, il faut qu’il y ait le principe d’organisation d’élections équitables. Pour moi, quand je prends tous ces critères, le Niger sur le plan de l’alternance au pouvoir a posé un acte important, mais je ne peux pas dire que le Niger est plus démocratique que la Guinée, je suis désolé. Et sur le plan du développement social, le développement économique, la Guinée est devant le Niger.

Quel parallèle peut-on faire entre la dernière élection présidentielle au Niger et celle en Guinée ?

En terme de régularité, toutes ces deux élections ont été contestées par l’opposition. En Guinée, l’opposition politique a contesté le scrutin, jusqu’à aller à l’auto-proclamation du candidat de l’UFDG (Union des forces démocratiques de Guinée, ndlr). La même situation ne s’est pas présentée au Niger, mais les Nigériens sont toujours dans une position de contestation du scrutin présidentiel. Sur ce point le Niger n’a pas marqué de point par rapport à la Guinée. Le deuxième élément, c’est l’ouverture ou non du scrutin. Je dirai qu’en Guinée le scrutin était ouvert, parce que ça a permis à des candidats de se présenter, même si le nombre de candidats était plus élevé au Niger. Le troisième élément, c’est le comportement de la commission électorale comme paramètre d’appréciation électorale. Je pense que sur ce point il n’y a rien de particulier entre la Guinée et le Niger, sur la manière dont les commissions électorales ont mené les scrutins.

D’une manière globale, je voudrais qu’on soit dans une logique futuriste à travers deux questionnements essentiels. La volonté du leadership politique africain de continuer sur le multipartisme, vous conviendrez avec moi qu’elle constitue beaucoup de risque non seulement sur le multipartisme, mais aussi sur la limitation du nombre de mandats. Regardez le cas du Tchad, du Rwanda, du Congo et d’autres pays, comme la Côte d’Ivoire qui est près de nous. J’ai l’impression que nous, activistes de la société civile, devons être regardants par rapport à la classe diligente africaine actuelle à pratiquer le principe de l’alternance au pouvoir. Parce qu’il y a beaucoup de dirigeants, non pas les moindres, qui ont répondu sur le plan économique et social, mais dans leurs pays il n’y a pas d’alternances au pouvoir. Donc, on doit se poser la question de savoir si c’est vraiment la porte de sortie pour une Afrique émergente, développée et stable.

La deuxième chose, c’est de savoir si le modèle de démocratie telle qu’elle est pratiquée en Afrique concorde avec le continent africain. Ça aussi, je dirai non ! L’Afrique a à repenser son modèle démocratique, avec les institutions adaptées à son histoire et à sa culture, les institutions adaptées à la volonté de son élite, et surtout à la volonté de sa jeunesse. Bref, il y a beaucoup de questionnements à se poser aujourd’hui par rapport à la démocratie telle qu’elle est pratiquée sur le continent africain. Si on ne s’intéresse pas à ça telle qu’elle est importée de l’Occident, je pense que l’Afrique n’est pas prête à s’engager dans un processus démocratique, comme ça se passe aux Etats-Unis, en France. D’ailleurs la démocratie africaine a montré ses limites et ses insuffisances lors des dernières élections qui se sont passées aux Etats-Unis. Donc, la démocratie n’est pas une donnée figée, c’est une constante en pleine évolution.

Et quelle est votre contribution par rapport à ces réflexions ?

Je suis un leader d’’opinion. Je trempe sur toutes les questions qui concernent la Guinée et l’Afrique. Pour preuve, j’assure la présidence du Forum de la société civile de l’Afrique de l’Ouest. Donc, on est en train de mener des réflexions sur ces questions, non seulement les questions liées à la société civile comme telle, mais aussi le rôle que la CEDEAO joue dans le processus démocratique. Vous savez que la CEDEAO a échoué aujourd’hui dans beaucoup de pays, comme le cas du Mali. Les institutions internationales, notamment des pays comme la France se sont comportées de manière déloyale face à la Côte d’Ivoire et la Guinée. Vous avez vu le président français qui se précipite pour féliciter le président Alassane Ouattara, et fustige l’élection de Alpha Condé en Guinée. Pourtant, tous ces deux présidents ont modifié la constitution et sont allés à ces élections pour un troisième mandat. On ne comprend pas ce comportement deux poids deux mesures des pays qui se disent donneurs de leçon dans le processus démocratique, ainsi que les institutions en Afrique de l’Ouest. Donc, ça veut dire que notre travail est un travail de réflexions pour que la CEDEAO continue à repenser la position et la pratique démocratique dans la sous-région ouest-africaine. Mais au-delà de cela, nous travaillons aussi pour que les systèmes électoraux soient beaucoup plus légitimes et intègres.

Propos recueillis par Hawa Bah

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