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COVID-19 : agissons face à la crise des orphelins

C’est un peu l’angle mort de la crise sanitaire qui tenaille le monde entier depuis environ deux ans. Toutes les alertes portent sur le bilan humain catastrophique et les abyssales conséquences économiques résultant des mesures restrictives prises çà et là. Mais nous sommes peu nombreux à nous préoccuper du sort de ces millions d’enfants qui, en perdant un père, une mère, les deux ou même une grand-frère, du fait de la Covid-19, se retrouvent du jour au lendemain orphelins, et par conséquent sans aucun soutien. Heureusement que les deux experts de la Banque mondiale, co-signataires de la tribune ci-dessous nous rappellent au sort peu enviable de ces tout-petits, eux aussi victimes à leur manière de cette terrible Covid-19. 

La crise de la COVID laissera de multiples traces indésirables. Le nombre de décès liés à la pandémie de COVID-19 dans le monde est suivi de près, avec un bilan officiel qui dépasse désormais les 4 millions de personnes, des adultes dans leur grande majorité. Mais les enfants qui se retrouvent livrés à eux-mêmes sont quasiment invisibles.

Un coût humain impressionnant

Nos estimations, tout juste publiées dans la revue The Lancet (a), montrent que chaque fois que deux personnes meurent du coronavirus, un enfant se retrouve orphelin, confronté à la disparition de l’adulte (parent ou grand-parent vivant dans son foyer) qui s’occupait de lui. Fin juin 2021, à cause de la pandémie, près de 2 millions d’enfants de moins de 18 ans avaient perdu une mère, un père ou un grand-parent vivant dans leur foyer et s’occupant d’eux.  Le legs laissé par la COVID sera dramatique, car les conséquences économiques, développementales et psychologiques sur les enfants touchés par ces décès se répercuteront d’une génération à l’autre.

Face à l’urgence de cette situation, nous avons constitué un groupe de référence mondial sur les enfants touchés par la COVID-19, composé d’universitaires, de professionnels d’organisations sanitaires ou internationales et de groupes de la société civile sensibles à ce problème, en vue d’agir collectivement sur la base d’estimations conjointes.

À partir de données sur la mortalité et la fécondité, nous avons modélisé a minima les estimations et les taux de décès liés à la COVID-19 des aidants principaux ou secondaires des enfants de moins de 18 ans dans 21 pays. Nous avons ensuite extrapolé ces chiffres pour parvenir à des projections mondiales. Au cours des 14 premiers mois de la pandémie, plus d’un million d’enfants au bas mot auraient ainsi perdu l’un de leurs aidants principaux, y compris un parent ou un grand-parent qui en avait la garde.

Neuf pays affichent un taux de mortalité des aidants principaux supérieur ou égal à un enfant pour 1 000 : le Pérou (10,2), l’Afrique du Sud (5,1), le Mexique (3,5), le Brésil (2,4), la Colombie (2,3), l’Iran (1,7), les États-Unis (1,5), l’Argentine (1,1) et la Russie (1,0). Sur la même période, 500 000 autres enfants ont perdu un grand-parent aidant vivant dans leur foyer.

Au rythme actuel, un enfant devient orphelin toutes les 12 secondes à la suite d’un décès lié à la COVID-19 — et le bilan ne cesse de s’alourdir. Selon nos toutes dernières estimations, chaque fois que deux adultes meurent de la COVID-19, c’est un aidant familial de moins pour un enfant.  Un outil mis au point par les membres de notre équipe de l’Imperial College, au Royaume-Uni, permet d’accéder à des estimations du nombre d’orphelins dans chaque pays (a), ainsi qu’à des visualisations interactives (a) des enfants concernés, actualisées grâce aux liens vers les données sur la pandémie de l’université Johns Hopkins.

Tendances des décès liés à la COVID-19 et des enfants touchés par l’orphelinat et le décès des aidants, du 1er mars au 31 décembre 2020

Des effets persistant toute la vie 

Les enfants rendus orphelins par la COVID-19 sont confrontés à une pléiade de menaces aux conséquences souvent rapides et étendues.  Sans préavis, la boîte de Pandore du coronavirus peut laisser échapper tout un tas de fléaux : pauvreté, malnutrition, déplacement forcé, séparation des fratries ou d’avec le reste de la famille, décrochage scolaire, dépression, violence, mariage précoce…

De quels leviers disposons-nous pour endiguer cette vague et aider les orphelins et les familles frappés par le décès de leurs aidants ? Les auteurs de l’article du Lancet ont rédigé une note d’orientation pour organiser la riposte (a), qui s’appuie sur les enseignements de la crise du VIH-sida — laquelle a également laissé une génération d’orphelins dans son sillage — couplés à des éléments probants tirés d’interventions réussies.

Prévenir, préparer et protéger

La stratégie préconisée par notre équipe consiste à PRÉVENIR la mort des aidants grâce au déploiement de la vaccination et une attention continue portée à la limitation des risques d’infection, aux tests, au traçage et à l’isolement ; PRÉPARER les familles étendues ou les familles d’accueil à la prise en charge d’enfants privés de leurs parents afin d’éviter leur placement dans des institutions ; et PROTÉGER ces enfants contre un risque accru de pauvreté, de vulnérabilité et de violence, notamment en accompagnant les parents et les aidants survivants à travers une protection sociale adaptée aux enfants, associant transferts monétaires et mesures de soutien aux aidants.

En tant que premier pourvoyeur d’aide au développement dans le monde, la Banque mondiale a un rôle essentiel à jouer pour aider les pays à élaborer des politiques et des programmes de soutien aux enfants rendus orphelins par la COVID-19. Notre travail avec les gouvernements, les partenaires du développement, le secteur privé et la société civile est vital pour :

  • PRÉVENIR de nouveaux décès : renforcer les systèmes de santé et soutenir la vaccination pour endiguer la disparition des aidants et la vague d’orphelins. Le soutien direct aux pays et les interventions avec nos partenaires à travers le mécanisme COVAX et d’autres canaux sont cruciaux pour améliorer l’accès aux vaccins et leur distribution, parallèlement à la poursuite de stratégies de confinement, au renforcement des systèmes de santé et aux mesures d’anticipation d’une nouvelle pandémie. Ces leviers sont au cœur de la riposte de la Banque mondiale face à la COVID-19 et sont notamment inclus dans les propositions en lien avec le nouveau thème spécial d’IDA-20 sur le capital humain (a).
  • PRÉPARER les familles : le placement en institutions doit être évité en raison des atteintes profondes sur le développement psychosocial, physique et intellectuel des enfants, comme l’ont démontré à maintes reprises des études menées sur plusieurs décennies, y compris par Charles Nelson, l’un des coauteurs de la note. Grâce à son pouvoir de rassemblement des parties prenantes et son engagement auprès des décideurs, la Banque mondiale peut faire progresser l’accès à une prise en charge familiale sûre, stable et enrichissante, en préconisant la mobilisation des proches, le placement en famille d’accueil ou l’adoption.
  • PROTÉGER les enfants : les programmes d’allocations monétaires peuvent à la fois assurer des transferts de revenu et apporter un soutien aux enfants et aux personnes qui s’occupent d’eux, en recourant au modèle « argent et soins » inspiré d’interventions comportementales et psychosociales. Au Niger, en Colombie, au Mexique et au Pérou, l’ajout d’un programme de parentalité aux transferts monétaires a amélioré certaines pratiques des aidants et les performances de développement de l’enfant, en particulier sur le plan de la cognition et du langage (Arriagada et al., 2018 [a]). Les transferts monétaires ont été largement utilisés en réponse à la COVID-19 pour apporter un soutien au revenu face aux chocs économiques provoqués par la crise. Entre le 20 mars 2020 et le 14 mai 2021, les mesures d’aide sociale (notamment les transferts en espèces) ont augmenté de 120 % (Gentilini et al., 2021 [a]). Cette dynamique peut être perpétuée et dirigée également vers les familles prenant en charge des orphelins. Le site COVID-19 Parenting (a) réunit des programmes de soutien à la parentalité fondés sur des données probantes qui sont efficaces même fournis via des plateformes virtuelles. Ces programmes ont été élaborés par l’université d’Oxford, le CDC, l’USAID, l’OMS, l’UNICEF et d’autres partenaires clés.

Nous avons tous un rôle à jouer

Pour mener à bien ce programme d’action global, il faut impérativement renforcer la capacité du secteur public à s’atteler à ces problèmes. Les dispositifs communautaires et publics, notamment dans le domaine du développement de la petite enfance, de la santé et de la protection sociale, reposent sur une main-d’œuvre formée, compétente et dotée de ressources. Avec leurs partenaires internationaux et dans le cadre de la lutte contre la pandémie de COVID-19, les gouvernements doivent accorder la priorité à une programmation ciblant les enfants et jeter des bases solides pour une reprise inclusive, durable et équitable. Ces mêmes partenaires nationaux et internationaux doivent mettre l’accent sur les ressources techniques nécessaires à la poursuite des activités de modélisation, d’identification, de suivi et d’évaluation des programmes pour les enfants touchés par une pandémie qui les prive de leurs familles et de leurs aidants. La tâche s’annonce ardue, surtout dans les pays confrontés à des contraintes budgétaires alors que le monde connaît sa pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale. Investir aujourd’hui dans le capital humain des enfants permet non seulement de leur assurer un avenir mais aussi de préparer l’avenir de leurs communautés et de leurs pays.  Ces investissements offrent une rentabilité élevée qui s’accumule tout au long d’une vie et se perpétue d’une génération à l’autre. Toujours plus nombreux, les « orphelins de la COVID-19 » ont besoin de nous.

Laura Rawlings Susan Hillis

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