Cent trente-neuf morts et quelque quatre-vingts disparus, tel est le bilan tragique du naufrage survenu dans la nuit du 8 au 9 octobre, au large de Djibouti, près de Guhere, au nord d’Obock. Les victimes sont en majorité des Ethiopiens qui cherchaient à rallier le Yémen, malgré la guerre dans laquelle ce pays est plongé. Un nouveau drame qui doit interpeller l’Afrique et ses élites. Car s’il est de bon ton de blâmer les autres pour le traitement qu’ils réservent à nos frères et sœurs ou pour les barrières qu’ils dressent à leurs frontières, il importe aussi que les Africains se posent les bonnes questions sur les multiples tragédies liées à l’émigration, notamment irrégulière. Au-delà des discours mielleux, des slogans ravageurs et des professions de foi, l’Afrique doit concrètement assumer ses responsabilités dans cette question migratoire qui ne l’a que trop endeuillée et humiliée.
Le Yémen, terre d’attraction ?
Outre ce bilan particulièrement lourd, annoncé hier dimanche, et la compassion qui doit prévaloir à Obock, ce naufrage dit tout du désespoir qui pousse des migrants africains à se lancer dans des aventures quasi suicidaires. Comment expliquer autrement qu’ils aient été plus de 300, femmes et enfants compris, entassés dans une embarcation de fortune à destination du Yémen ? Ce pays du Golfe devenu un repoussoir pour certains de ses propres citoyens, du fait des affrontements entre les rebelles houthis, soutenus par l’Iran, et les forces gouvernementales, appuyées par l’Arabie saoudite. Qu’il soit, dans le même temps, une terre d’attraction au point de provoquer le drame que nous déplorons est en soi très préoccupant. Mais cela se comprend quand on sait que l’Ethiopie, pays d’origine de la majorité des victimes, se démène pour éviter la résurgence du conflit entre Addis-Abeba et les rebelles du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), qui a fait, entre 2020 et 2022, au moins 600 000 morts.
Au-delà de la compassion de circonstance
C’est connu, les guerres, l’instabilité, les persécutions politiques et la pauvreté sont les principales causes du départ des jeunes du continent. Mais ces fléaux, on les ressasse depuis des années, d’un forum à l’autre, d’un sommet à l’autre, sans que les lignes aient fondamentalement bougé. Des millions d’enfants africains sont encore de fait privés du droit élémentaire à l’éducation, des millions d’autres meurent du paludisme, et autant de jeunes sont réduits au silence ou emprisonnés pour avoir simplement exprimé une opinion. Pourtant, on semble toujours incapable de faire le lien entre ces fléaux, que nous entretenons dans nos propres pays, et un drame comme celui de Djibouti. A chaque fois, dans la foulée d’une compassion de circonstance, on joue les étonnés. Alors que, pour les naufrages en Méditerranée, nous ne tardons pas à dénoncer la xénophobie et le racisme d’une Europe qui se barricade.
Défaillance collective
Soyons clairs : il ne s’agit pas de dédouaner une Europe de plus en plus submergée par la vague d’extrême droite et toujours plus réfractaire aux migrants, surtout lorsqu’ils viennent de chez nous. Mais ayons le courage d’admettre que nous n’avons pas suffisamment assumé notre part de responsabilité dans ce fléau. Nous sommes les premiers concernés et devons donc être en première ligne, car c’est d’abord notre défaillance collective, et en particulier celle de nos dirigeants, qui est en cause. Faisons de la création de conditions économiques, politiques et sociales propices au maintien des nôtres chez eux une véritable priorité. Nous verrons alors la question se résorber progressivement, sans qu’il faille la clamer sur tous les toits, et il sera de moins en moins question de ces drames à répétition dans le désert, sur les mers et les océans.
Boubacar Sanso Barry


