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Dr. Youssouf Kissima Fofana, gériatre : « Il faut que les personnes âgées retrouvent leur place »

Formé à la faculté de Médecine de l’université Gamal Abdel Nasser de Conakry avant de s’installer en France il y a un quart de siècle, Dr. Youssouf Kissima Fofana s’est spécialisé dans un domaine encore méconnu du grand public guinéen : la gériatrie. Aujourd’hui chef de pôle de gériatrie à l’hôpital de Saint-Avold et au centre médico-social de Forbach, ce médecin originaire de Guinée n’a jamais coupé les ponts avec son pays d’origine. Entre son engagement associatif à travers l’ONG ASPAG et l’Intermédicale de Guinée, ses inquiétudes sur l’affaiblissement des solidarités familiales et ses recommandations pour préparer le pays au vieillissement annoncé de sa population, il livre dans cet entretien un regard à la fois clinique et intime sur la prise en charge des personnes âgées en Guinée et sur le devoir de mémoire que la société doit à ses aînés.

Ledjely.com : Vous avez quitté la Guinée après votre formation médicale à l’Université Gamal Abdel Nasser de Conakry, pour vous spécialiser en France dans un domaine encore peu connu du grand public guinéen : la gériatrie. Qu’est-ce qui a motivé ce choix, à une époque où cette spécialité était quasiment inexistante dans le paysage médical guinéen ?

Dr. Youssouf Kissima Fofana : Effectivement j’ai fait mes études de médecine en Guinée, à Conakry, à la faculté de Médecine et odontostomatologie, à l’université Gamal Abdel Nasser. Je fais partie de la 36ème promotion de la faculté de médecine.

Je suis venu en France en 2000 pour faire ma thèse de doctorat en médecine au CHU de Nantes, sous la responsabilité de deux Directeurs de thèse, un en France, le Dr Véronique RELIQUET et un en Guinée, le Professeur Mohamed SISSE, actuel Doyen de la Faculté de Médecine. Je les remercie encore tous deux pour leur bienveillance et leurs précieux conseils.

 

J’ai évolué tout d’abord dans le Service des Maladies Infectieuses du Professeur François RAFFI. Compte tenu de l’âge avancé de nos patients atteints du VIH, le Professeur m’a conseillé de me spécialiser en gériatrie afin d’améliorer leur prise en charge globale. Mon orientation vers la gériatrie a donc répondu dans un premier temps à un besoin, puis est devenue une véritable vocation, tant pour prendre soin des personnes âgées en France, que pour mettre mes compétences au service des personnes âgées de mon pays d’origine, la Guinée.

Vous cumulez pas moins de six diplômes spécialisés (gériatrie, Alzheimer, soins palliatifs, cardiologie, plaies et cicatrisation). Est-ce le signe que la prise en charge de la personne âgée exige une approche résolument transversale, contrairement à d’autres spécialités médicales plus cloisonnées ?

La gériatrie est une spécialité médicale qui se consacre à l’étude, la prévention, le diagnostic et aux traitements liés au vieillissement des personnes âgées.

La prise en charge de la personne âgée doit être globale en raison des polypathologies, ce qui exige en effet une approche résolument transversale. En d’autres termes, la gériatrie est la médecine interne appliquée aux personnes âgées, qui demande une connaissance dans toutes les disciplines médicales, mais aussi sociales, économiques, psychologiques et démographiques.

En quoi consiste concrètement votre quotidien de médecin chef de pôle de gériatrie au centre hospitalier de Saint-Avold ?

Mon rôle est d’assurer la coordination entre les différentes structures qui composent le Pôle Gériatrie. Je participe également à la prise en charge des patients. Je représente le Pôle de gériatrie de Saint Avold au sein de la Filière gériatrique de la Moselle Est. Je fais le lien entre la médecine de ville et l’hôpital. Je participe à la Commission d’admission SMR. Je préside les staff (réunions médico-sociales) sur le Pôle. Je m’occupe des consultations spécialisées dans d’autres villes. J’organise les réunions avec les médecins des villes sur les thèmes gériatriques.

J’essaie d’assurer le lien entre les différentes équipes pour favoriser un environnement de travail harmonieux.

Selon les projections de la CEDEAO, la population des personnes âgées de 60 ans et plus en Afrique de l’Ouest devrait plus que tripler d’ici 2050. La Guinée s’inscrit-elle dans cette même dynamique démographique, et le pays s’y prépare-t-il suffisamment ?

Les projections démographiques prévoient une augmentation significative du nombre de personnes âgées dans les années à venir. L’Afrique sera également concernée.

Beaucoup de médecins guinéens qui exercent actuellement comme gériatre sen dehors de la Guinée, ont à cœur de travailler pour la Guinée. Avec l’impulsion du Président de la République, Général Mamadi Doumbaya, et de Mme la Ministre de la Santé, cela permettra de faciliter cette transition, afin de répondre aux besoins de soins des personnes âgées de la Guinée.

Un rapport de l’Institut national de la statistique guinéen souligne que l’affaiblissement des solidarités familiales traditionnelles fragilise de plus en plus la prise en charge des personnes âgées, notamment les femmes, davantage exposées à la pauvreté et à la dénutrition. Ce constat rejoint-il ce que vous observez ou ce dont vous avez connaissance depuis la diaspora ?

Effectivement, nous observons aussi cela. Pour compenser et protéger les plus démunis, il faudrait développer le système d’aide étatique tel que l’APA (Allocation Personnalisée à l’Autonomie), l’ARDH (Aide au Retour à Domicile après Hospitalisation) et permettre la gratuité des soins en fonction des revenus des habitants.

Le vieillissement en Guinée continue de se combiner à des défis sanitaires plus larges : accès limité aux soins primaires, pénurie de spécialistes, système de santé encore centré sur les zones urbaines. Comment la Guinée doit-elle y faire face ?

Il faut, dans les zones urbaines, développer le système des centres de proximité et favoriser la formation des spécialistes. Il faut également développer la médecine dans les zones rurales en incitant les médecins à s’y installer (primes d’installation, gratuité du logement, développement du système éducatif pour leurs enfants etc).

Vous êtes également titulaire d’un diplôme sur la maladie d’Alzheimer et les syndromes apparentés. A-t-on aujourd’hui une idée, même approximative, de l’ampleur des troubles neurodégénératifs en Guinée ?

Effectivement, cette maladie touche un certain nombre de personnes âgées en Guinée. Le regard sur la maladie a évolué, elle n’est plus considérée comme une fatalité liée au grand âge et considérée comme une sénilité, mais comme une réelle pathologie caractérisée par une amnésie antérograde. Heureusement nous avons en Guinée des neurologues qui savent poser ce diagnostic.

Les maladies cardiovasculaires demeurent l’une de vos spécialités. Dans un pays où l’hypertension et le diabète progressent, notamment en milieu urbain, quel regard portez-vous sur la prévention de ces pathologies chez les personnes âgées guinéennes ?

L’hypertension et le diabète constituent des pathologies fréquentes dans le monde entier. Un travail de prévention doit être réalisé, basé sur la communication des mesures préventives telles que les activités physiques régulières, une alimentation équilibrée, pauvre en sel et en sucre, et un suivi régulier auprès des médecins. Il faut également encourager les dépistages. D’ailleurs chaque année, notre ONG, l’Intermédicale de Guinée, présidée par le Dr Barri AISSATOU, organise des journées gratuites de dépistage hypertension et diabète en Guinée.

Vous détenez aussi une expertise en soins palliatifs. Ce volet de la médecine (accompagner dignement la fin de vie) est-il, selon vous, compatible avec le contexte socioculturel qui est celui de la Guinée d’aujourd’hui ?

Il faut d’abord expliquer ce que sont les soins palliatifs : ce sont des soins de confort et d’accompagnement d’une personne en fin de vie ou atteinte d’une maladie incurable, afin de soulager ses douleurs physiques et psychologiques mais aussi proposer un soutien psychologique à la famille et à l’entourage.

Ce qui les différencie de l’euthanasie, qui constitue l’acte intentionnel qui consiste, pour un tiers (généralement un médecin) à provoquer la mort d’un patient atteint d’une maladie incurable afin d’abréger ses souffrances physiques ou morales insupportables.

Les soins palliatifs sont compatibles avec le contexte socio-culturel guinéen, dans la mesure où ils sont expliqués aux patients et aux familles et entourage, et où l’on tient compte des croyances et de la cuture du pays.

Beaucoup de médecins guinéens formés à l’étranger choisissent d’y poursuivre leur carrière. A votre avis, pourquoi ?

C’est vrai, beaucoup de médecins guinéens exercent à l’étranger pour des raisons personnelles familiales. Mais avec les nouvelles orientations de M. le Président et son gouvernement, qui mettent le système de santé au centre de leurs préoccupations, avec le projet de constructions d’infrastructures modernes, comme par exemple pour remplacer l’ancien CHU Ignace Deen, beaucoup seront prêts à mettre leurs compétences au service de leur pays d’origine, qu’ils affectionnent tant. Ils maintiennent d’ailleurs toujours le lien avec leur pays à travers l’ONG dont je vous parlais plus haut, l’Intermédicale de Guinée, à laquelle de nombreux médecins adhèrent.

Personnellement, envisagez-vous, à un moment donné, de mettre votre expertise gériatrique au service direct du système de santé guinéen ?

C’est ce que je fais déjà. Je suis Président d’honneur de l’ONG ASPAG, Aide et Soins aux Personnes Agées, créée par les jeunes médecins et étudiants en médecine, orientée dans la prise en charge globale des personnes âgées. Le Siège de cette ONG se trouve à Bentourayah, dans la commune de Coyah.

Je donne des cours à ces étudiants à distance.

J’ai mis cette ONG en contact avec des associations qui s’occupent des personnes âgées en France, notamment à Metz. Nous venons d’ailleurs d’obtenir un financement pour un projet en Guinée concernant l’informatisation des dossiers médicaux, la distribution gratuite des médicaments dans les centres de santé et les formations des médecins et infirmières qui veulent s’orienter en gériatrie. Nous envisageons des partenariats pour permettre aux futurs gériatres et infirmières de cette ONG de suivre des formations pratiques en France.

Personnellement, je prévois de rentrer un jour définitivement en Guinée, pour mettre mon expertise au service du système de santé de mon pays.

Si vous deviez formuler une seule recommandation prioritaire aux autorités guinéennes pour préparer le pays au vieillissement annoncé de sa population, laquelle serait-ce ?

Le vieillissement de la population est une réalité dans le monde entier. La Guinée n’échappera pas à cette réalité dans les prochaines années.

Si je devais formuler une recommandation aux autorités guinéennes, ce serait de créer un Secrétariat général auprès du Ministère de la Santé ou auprès du Ministère des affaires sociales et la promotion féminine, pour s’occuper des problématiques sociales, sanitaires, économiques et environnementales des personnes âgées et anciens combattants.

Enfin, qu’est-ce qui, selon vous, doit changer en priorité dans le regard que la société guinéenne porte sur ses personnes âgées, à l’heure où les solidarités familiales traditionnelles semblent s’effriter ?

Il faut que les personnes âgées retrouvent leur place, et que la société ait un regard bienveillant sur ces anciens qui se sont battus pour que nous puissions avoir ce que nous avons aujourd’hui. Ces personnes sont les gardiens de notre histoire et de notre liberté. Elles sont une ressource immense de connaissances. Cela me rappelle la pensée d’un écrivain malien, Amadou Hampâté Bâ : quand un vieillard meurt en Afrique, c’est une bibliothèque (inexploitée) qui brûle sans flammes.

Propos recueillis par N’Famoussa Siby

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