Comme prévu, le roi d’Espagne, Felipe VI, s’est rendu ce mardi 13 octobre à Ceuta, dans un contexte rendu tendu par les 72 000 migrants marocains que la ville a vus affluer fin juillet. A cette occasion, il a défendu la souveraineté espagnole sur Ceuta et Melilla. A la suite de la crise migratoire, certains se plaignent en effet de l’abandon des deux territoires face à ce qu’ils assimilent à une menace invasive du Maroc, lequel a toujours perçu la présence espagnole sur les deux enclaves comme une survivance de la colonisation. Mais, à la différence de l’épisode de 2007, où la visite du roi Juan Carlos avait débouché sur une tension diplomatique avec le Maroc, le Royaume chérifien adopte cette fois un profil bas, qui semble à la fois contraint et stratégique.
Pour tempérer la droite et l’extrême droite
Le déplacement du roi dans les deux enclaves, situées sur la côte marocaine, ressemble à un gentlemen’s agreement qui ne dit pas son nom : ni le Maroc ni l’Espagne ne se laissent aller à des commentaires susceptibles de jeter de l’huile sur le feu. Du côté espagnol d’abord, le déplacement royal vise surtout à tempérer la colère que la droite et l’extrême droite tentent d’instrumentaliser à la veille des législatives anticipées du 29 novembre. Ainsi, même si l’on a entendu le roi réaffirmer la souveraineté de l’Espagne, assurer que « Ceuta et Melilla sont indissociables de l’Espagne » ou promettre aux populations qui l’ont acclamé qu’elles ne seront pas oubliées, on l’a aussi vu se recueillir au cimetière de Sidi Embarek, où reposent une centaine des migrants récemment entrés à Ceuta. Ce geste de compassion est un message adressé au Maroc : la réaffirmation de la souveraineté espagnole ne doit pas mettre en péril les relations avec le Royaume chérifien. De manière plus explicite encore, Felipe VI a souligné que « Le Royaume d’Espagne et l’UE elle-même ont la volonté et la responsabilité de maintenir de bonnes relations de voisinage avec le Royaume du Maroc ».
Quelle justification pour le Maroc ?
Pour sa part, sans renoncer à sa position officielle contestant la souveraineté de l’Espagne sur Ceuta et Melilla, le Maroc s’est abstenu de tout commentaire sur le déplacement du souverain espagnol, comme de toute action susceptible d’envenimer la situation. Ce profil bas a lui aussi sa justification. D’abord, Rabat, que la droite espagnole soupçonne d’avoir orchestré cet afflux (ce qu’il dément), n’a guère intérêt à alimenter la polémique. Ensuite, le Royaume n’a aucun intérêt à compromettre ses bonnes relations avec l’Espagne, dont l’appui lui a récemment été précieux dans le bras de fer qui l’oppose à l’Algérie au sujet du Sahara occidental. En mars 2022, l’Espagne a en effet renoncé, pour la première fois, à sa neutralité historique dans ce différend, pour soutenir le plan d’autonomie proposé par le Maroc, qu’elle jugeait « la plus sérieuse, réaliste et crédible ».
Pour passer un moment trouble
Le déplacement du souverain espagnol à Ceuta ressemble donc à une parenthèse dans le différend qui oppose Marocains et Espagnols au sujet des deux territoires du nord de l’Afrique. Dicté par les circonstances, à la suite de la dernière affluence massive de migrants marocains dans l’enclave disputée, il n’a donné lieu à aucun propos de trop de part et d’autre. Au contraire, les actes posés comme les discours tenus sont restés dans les limites du convenu, car l’objectif est de ne pas heurter l’autre partie. Pour autant, sur le fond, ni l’un ni l’autre ne renonce à ses positions respectives sur Ceuta et Melilla. De chaque côté, on semble surtout s’être préoccupé de sauver la face le temps de passer un moment trouble.
Boubacar Sanso Barry


