Lorsque l’on évoque les difficultés économiques de la Guinée, les mêmes explications reviennent sans cesse : manque d’infrastructures, faiblesse de l’industrialisation, dépendance aux matières premières, insuffisance des financements ou poids du secteur informel.
Toutes ces réalités existent. Mais elles ne sont peut-être que les conséquences d’un problème plus profond, plus discret et pourtant décisif.
La Guinée souffre d’un déficit de mémoire stratégique. Chaque année, des études sont réalisées, des rapports sont produits, des missions sont financées, des projets sont lancés, des réformes sont annoncées. Pourtant, quelques années plus tard, les mêmes diagnostics réapparaissent, les mêmes difficultés reviennent et les mêmes solutions sont proposées comme si elles étaient nouvelles.
Le pays ne manque pas toujours d’idées. Il manque souvent d’un mécanisme capable de conserver ce qu’il apprend. Une nation qui oublie finit par payer plusieurs fois le prix de la même erreur. Cette réalité a un coût économique immense, bien qu’il soit rarement inscrit dans les budgets de l’État. Des ressources sont mobilisées pour recommencer des études déjà réalisées, relancer des programmes déjà expérimentés ou résoudre des difficultés dont les causes avaient parfois été identifiées depuis longtemps. Pendant ce temps, le monde avance.
Les pays qui progressent le plus vite ne sont pas nécessairement ceux qui commettent le moins d’erreurs. Ce sont ceux qui apprennent plus rapidement de leurs erreurs et qui transforment chaque expérience en connaissance durable.
Aujourd’hui, la Guinée entre progressivement dans une nouvelle phase de son développement. Les investissements se multiplient, les infrastructures se développent et les grands projets ouvrent des perspectives inédites. Mais la véritable richesse de cette période ne dépendra pas uniquement des capitaux investis. Elle dépendra de la capacité du pays à retenir les enseignements de cette transformation. Car une route construit un territoire. Une centrale produit de l’énergie. Une mine crée de la valeur. Mais la mémoire des décisions construit un État.
Le véritable enjeu est peut-être là. Un pays qui apprend de ses propres expériences coûte moins cher à gouverner. Une décision qui s’appuie sur les leçons du passé évite souvent de corriger les mêmes erreurs quelques années plus tard. Chaque génération ne devrait pas transmettre seulement des routes, des écoles ou des barrages. Elle devrait aussi transmettre ce qu’elle a compris de leur conception, de leur gestion et de leurs résultats.
À l’inverse, lorsqu’un pays oublie ses propres enseignements, il finit par financer plusieurs fois les mêmes solutions, sans jamais traiter les causes profondes. Les grands projets qui s’ouvrent aujourd’hui offrent une occasion rare. Leur véritable valeur ne dépendra pas uniquement des investissements qu’ils attireront, mais aussi de la capacité du pays à conserver l’expérience acquise, à la partager entre les institutions et à s’en servir pour prendre de meilleures décisions demain. Il ne s’agit pas de créer une nouvelle administration ni une nouvelle structure.
Il s’agit de développer une culture où chaque politique publique, chaque projet, chaque réforme et chaque investissement laisse un héritage exploitable par ceux qui prendront les décisions demain. Les nations les plus solides ne sont pas seulement celles qui construisent beaucoup. Ce sont celles qui oublient le moins.
Peut-être est-il temps que la Guinée considère enfin sa mémoire stratégique comme une véritable ressource économique. Car un pays qui apprend produit davantage de valeur avec les mêmes moyens.
Et un pays qui sait tirer les leçons de son propre parcours construit un avenir que les circonstances seules ne peuvent plus lui enlever.
Ibrahima Kalil Sylla, analyste indépendant


