Est-ce un signe ? Les débats relatifs à la diversité de la composition des Bleus ont tendance à rimer avec victoire pour eux. Déjà, en 1998, à l’occasion du premier sacre mondial, on avait parlé d’une équipe « Black-Blanc-Beur ». Puis, vingt ans plus tard, certains, en Afrique, ont vu dans la victoire de Kylian Mbappé et de ses coéquipiers le sacre d’une « sixième équipe africaine ». Eh bien, cette année encore, alors que la France entre en lice ce mardi face au Sénégal, le débat commence à pointer le bout de son nez. Et c’est le président de l’Assemblée nationale sénégalaise, le très politique Ousmane Sonko qui, le premier, a allumé la mèche. À l’occasion de l’entretien qu’il a accordé à nos confrères de France 24 et RFI, celui qui était jusqu’à tout récemment Premier ministre du Sénégal, répondant au journaliste qui lui demandait son pronostic, a déclaré : « Quel que soit le vainqueur de ce match, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique ». Une allusion à tous les membres de l’équipe de France ayant une ascendance africaine, dont les Français ne sont pourtant pas peu fiers. Tout un message, à en croire Ousmane Sonko.
Le double standard face à l’immigration
Qu’on l’aime ou non, il convient de reconnaître qu’Ousmane Sonko est un politique à part. Chez lui, tout peut faire l’objet de récupération politique, du plus grave au plus léger. Il a surtout tendance à s’aventurer sur des terrains jadis réservés aux activistes et aux journalistes — comme justement celui de la composition de l’équipe de France. D’où cette pique bien sentie qu’il a servie lors de cet entretien accordé à France 24 et RFI. Une manière pour lui de souligner, et sans doute de dénoncer, le double standard qu’on a toujours reproché à la société française au sujet de sa conception de l’immigration : d’une part, perçue comme la marque d’une diversité source de fierté assumée et revendiquée, lorsque celui qui l’incarne rapporte médailles et trophées à la mère patrie ; d’autre part, décrite comme le symbole d’une invasion menaçante, susceptible de pervertir la société et la culture françaises, lorsqu’elle se manifeste dans la colère des jeunes des banlieues, remontés contre leur marginalisation et l’abandon de leurs cités.
Curieuse identité entre Sonko et le RN
Curieusement, il est frappant de constater que cette lecture, fût-elle portée par un certain anticolonialisme, produit objectivement le même effet que le discours identitaire de l’extrême droite française : celui de nier aux membres de l’équipe française d’origine africaine la plénitude de leur appartenance nationale. À une certaine époque, une telle sortie aurait été une aubaine pour les Le Pen. Car il est vrai que depuis 1998, le ton et les positions du Rassemblement national se sont quelque peu assouplis sur la question. N’empêche qu’en prélude à la prochaine présidentielle, le sujet de l’immigration est en passe de revenir au-devant de la scène politico-médiatique. Et nul doute que, dans le cadre d’une campagne qui a déjà commencé, certains voudront voir dans l’affirmation du président de l’Assemblée nationale sénégalaise la preuve de l’impossible assimilation des immigrés — même si le trait sera alors sans doute trop forcé.
Moins dans les tribunes que dans la qualité de la gouvernance
Enfin, au titre du remède qu’il préconise contre le peu de respect et de considération généralement réservé au continent par ses partenaires occidentaux, Ousmane Sonko conseille aux Africains de prendre pleinement conscience de leur valeur, forts qu’ils sont de ressources naturelles et humaines considérables dont l’Afrique est dotée. En soi, c’est une recommandation fort appropriée. Mais le président de l’Assemblée nationale, désormais en situation de responsabilité dans son pays, n’a plus seulement à la suggérer : qu’il aide à la traduire en actes. Car à l’heure où le continent réclame légitimement davantage de respect et de considération sur la scène mondiale, c’est moins dans les tribunes des médias internationaux que dans la qualité de la gouvernance quotidienne que se gagnera cette bataille. Sonko le sait mieux que quiconque. Reste à le démontrer.
Boubacar Sanso Barry




