Au Mali, il y a d’une part la fiction que les autorités ont tendance à servir. Et de l’autre, l’implacable réalité que le pays et les populations endurent au quotidien depuis cinq longues années. La fiction s’incarne notamment dans le discours que le Premier ministre, Abdoulaye Maïga, a prononcé le 6 août dernier, pour dresser un bilan forcément élogieux des cinq années de transition que le pays vient de vivre. La réalité, elle, s’est manifestée trois jours plus tard, à travers l’attaque dont le camp de San, au centre du pays, a été la cible de la part des djihadistes du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda — une attaque qui a coûté la vie à douze militaires maliens et permis aux assaillants d’emporter de nombreux équipements. Quand les responsables, en totale déconnexion avec la réalité, pavoisent au sommet, les populations, elles, triment et trinquent à la base. Si l’on veut dresser un bilan, il est précisément dans ce décalage, dans cette distance infinie qui sépare des autorités qui carburent au souverainisme pompeux et des Maliens d’en bas, tenaillés par un quotidien fait de larmes, de sang et de sueur.
Disons-le tout net : en prononçant son discours du 6 août, le Premier ministre n’était pas particulièrement à l’aise. On l’a senti quelque peu à l’étroit dans le choix méticuleux des mots pour aborder le volet sécuritaire du bilan qu’il s’évertuait à dresser. Il s’est contenté d’évoquer la « montée en puissance des FAMa », qu’il a attribuée au renforcement de leurs capacités opérationnelles, à l’acquisition d’équipements, à la formation et à une plus grande liberté d’action.
En partant du principe que cette appréciation est juste, on est tenté de demander quel en est l’impact réel. Car comment pourrait-on admettre cette fameuse « montée en puissance » quand on la met en rapport avec l’attaque du camp de San, survenue trois jours seulement après ce discours ? Comment laisser passer cette petite musique à la tonalité triomphaliste, sachant que le 18 juillet dernier, ce sont quelque cinquante soldats maliens qui ont été tués dans le nord du pays, à la suite de l’attaque de leur convoi par des assaillants issus à la fois des rangs du JNIM et du FLA ? Et puisqu’il est question de bilan, comment ose-t-on voir du positif dans la lutte contre l’insécurité au Mali, alors que le ministre de la Défense, Sadio Camara, est lui-même tombé lors de la grande offensive menée par les groupes armés en avril dernier ?
Très honnêtement, les autorités maliennes auraient été mieux avisées de ne pas se lancer dans cet exercice de bilan, qu’elles étaient sûres de perdre d’avance.
Plutôt que cette posture empreinte de déni de la réalité, elles devraient poursuivre sur la dynamique qui a permis de renouer le fil du dialogue avec l’Algérie voisine. Sous-tendue à la fois par le réalisme et une forme d’humilité, cette démarche devrait néanmoins être étendue à d’autres voisins, notamment certains pays de la CEDEAO, dont la collaboration pourrait s’avérer précieuse dans la lutte contre les groupes djihadistes. Il faudrait même, sur le plan interne, envisager une démarche similaire à l’égard des acteurs politiques et sociaux, ainsi qu’en direction de certains groupes armés adverses.
Boubacar Sanso Barry


