Alors que le mégaprojet Simandou est désormais une réalité, il va sans dire que chacun de nous doit apporter sa contribution à la réussite de cette initiative afin d’impacter positivement le quotidien des Guinéens tout en préservant l’avenir des générations futures.
La mise en œuvre de ce projet est gigantesque : elle englobe l’exploitation du fer des blocs 1 à 4, la construction d’un corridor ferroviaire de plus de 600 km reliant la Basse Guinée à la Guinée Forestière en traversant la Moyenne-Guinée et la Haute Guinée, ainsi que l’aménagement d’un port en eau profonde à Moribaya.
La pérennité de ce mégaprojet et sa capacité à transformer la rente minière tant attendue en développement économique réel reposent, selon moi, sur l’équilibre strict d’un triptyque stratégique : le Contrat, les Institutions et la Gouvernance.
Un déséquilibre au niveau de l’un de ces piliers ferait courir le risque de voir ce projet profiter davantage aux investisseurs extérieurs qu’à la population guinéenne. Il rejoindrait alors la catégorie des « éléphants blancs » de la Guinée post-indépendance, à l’image du projet Coton de Kankan qui, après avoir englouti d’importants financements publics pour des résultats quasi nuls, a décliné en laissant les populations dans l’amertume.
À travers le monde, les exemples de mégaprojets miniers ayant échoué pour diverses raisons sont nombreux. Parmi les cas emblématiques figurent le projet Minas-Rio au Brésil (2008), fort de plus de 14 milliards de dollars d’investissement, ou encore celui de Ravensthorpe en Australie (BHP Billiton – Nickel, 2009), qui a coûté plus de 2 milliards de dollars.
Le principal enseignement de ces fiascos réside dans la rupture d’équilibre du triptyque (Contrat, Institutions, Gouvernance). Espérons que les décideurs guinéens sauront tirer les leçons de ces échecs internationaux pour ajuster continuellement leur trajectoire et faire de Simandou un succès.
Pilier 1 : Le Contrat
Le contrat constitue l’ancrage juridique et financier garantissant un partenariat gagnant-gagnant. Il fixe les règles du jeu, la répartition des risques, le partage de la valeur ainsi que les régimes de propriété des infrastructures stratégiques (corridor ferroviaire, installations portuaires, mécanismes de suivi du minerai, transformation locale future, etc.). Bien que le contrat actuel prévoie une participation gratuite et non diluable de 15 % pour l’État guinéen, la faible vulgarisation de son contenu exact limite encore l’analyse approfondie des risques majeurs pour le pays.
Trois éléments clés doivent faire l’objet d’un suivi rigoureux :
- Structure de copropriété et de co-investissement : La création de la Compagnie du Transguinéen (CTG) est un gage majeur de mutualisation de la gestion des rails et du port entre les parties prenantes. La possibilité d’une utilisation à double usage de ce corridor (transport du minerai et des marchandises/personnes) constitue un gain considérable, contrairement aux infrastructures ferroviaires de la CBG, de Friguia ou de la CBK. Le Ministère des Mines devrait d’ailleurs engager des négociations avec ces sociétés minières pour ouvrir leurs installations à un usage commercial, ce qui réduirait drastiquement la sinistralité routière sur les axes Conakry–Boké et Conakry–Kindia.
- Avantages fiscaux : Il convient de veiller scrupuleusement aux incitations fiscales accordées aux investisseurs et de définir des mécanismes flexibles de révision de ces avantages afin de préserver et d’élargir l’assiette fiscale nationale au fil du projet.
- Le contenu local : Sous l’impulsion de la loi sur le contenu local, les institutions concernées doivent évaluer rigoureusement la part attribuée aux sous-traitants nationaux, le transfert effectif de technologie et, surtout, la formation professionnelle. À cet égard, le modèle singapourien de transfert progressif de compétences technologiques offre des enseignements précieux. Bien qu’un suivi des experts soit assuré à travers l’AGUIPE et son projet TDSS avec des retombées positives, un véritable plan stratégique global de transfert de compétences demeure indispensable.
Enfin, le contrat ne doit pas demeurer rigide. Il doit intégrer des clauses d’ajustement face aux fluctuations des cours du fer et à l’amortissement des investissements — d’où la nécessité absolue de s’appuyer sur des institutions de régulation et de contrôle performantes.
Pilier 2 : Institutions de régulation et de contrôle
Pour un projet d’une telle ampleur, ni la communication ni la propagande ne sauraient suffire. La clarté et la crédibilité de l’État s’expriment à travers des institutions fortes, capables de faire respecter le contrat, d’arbitrer à temps les différends pour éviter les dérapages, et d’anticiper les enjeux futurs.
Cela s’opère à travers :
- L’audit technique et le contrôle opérationnel : Il est impératif d’évaluer les déficits de compétences et de renforcer les capacités des cadres des ministères des Mines et de l’Environnement afin de vérifier de manière autonome les volumes extraits, la teneur réelle du minerai au quai de Moribaya et le respect des normes d’entretien des installations. Parallèlement, les ministères de l’Administration du territoire et de la Sécurité doivent prévenir et gérer les tensions sociales en favorisant un dialogue fluide entre les communautés et les industriels. Le ministère du Commerce doit, quant à lui, œuvrer pour faire de ce corridor ferroviaire, de la future autoroute et du port un pôle d’attraction logistique pour les opérateurs économiques de la sous-région, notamment maliens. Contrairement à d’autres projets miniers où la Guinée peine à évaluer la teneur exacte des minerais exportés, le ministère des Mines doit être à la pointe du contrôle de la qualité du fer de Simandou, car la valeur réside autant tout dans la teneur que dans les volumes.
- La gouvernance juridique et le règlement des conflits : Simandou comporte une dimension juridique centrale. De nombreux contrats commerciaux et de travail seront ficelés tout au long de la vie du projet, générant inévitablement des litiges. La gestion du foncier le long du corridor constitue un autre enjeu critique. Il est donc indispensable de renforcer les capacités des juridictions nationales et des instances d’arbitrage, notamment la Chambre Nationale d’Arbitrage.
- La coordination interministérielle : À l’image des mécanismes de gestion de crise, un comité de coordination interministérielle dédié au suivi stratégique et opérationnel de Simandou devrait être rattaché à la Primature. Cette structure fluidifiera les synergies entre les départements clés (Mines, Transports, Environnement, Économie, Budget, Sécurité, Administration du territoire, Défense) pour éliminer les chevauchements administratifs, surmonter les blocages bureaucratiques et empêcher l’évaporation des ressources destinées au Budget National de Développement (BND). Tirant la leçon des gestions de crises face aux multinationales, sans une synergie institutionnelle techniquement outillée, nos ambitions nationales resteront théoriques et la rente sera émiettée.
Pilier 3 : La Gouvernance axée sur les résultats
Ce dernier pilier, non moins crucial, doit reposer sur l’exécution efficiente du projet, la transparence et la transformation économique locale.
L’accent doit être mis sur la gestion dynamique des recettes, l’application stricte des normes environnementales, sociales et de gouvernance (ESG), et surtout l’alignement stratégique sur la vision de développement national. Il ne s’agit pas seulement de faire exécuter des projets au coup par coup par des entités dispersées, mais de collecter efficacement les ressources pour les injecter dans le BND afin de financer les orientations prioritaires des plans stratégiques nationaux.
Pour garantir la souveraineté financière et une gestion optimale des revenus, les recommandations de la Banque Mondiale et du FMI constituent un véritable bréviaire pour le gouvernement :
- Optimisation de la rente fiscale et maîtrise des prix de transfert (limitation stricte des exonérations, encadrement des prix de vente inter-entreprises et renforcement des capacités douanières et fiscales) ;
- Allocation prioritaire des recettes vers les « Infrastructures & le Capital Humain » (rejet des dépenses de fonctionnement récurrentes, investissements ciblés et mutualisation du corridor Transguinéen) ;
- Stabilisation macroéconomique et création d’un Fonds Souverain (pour prémunir le budget de la volatilité des cours du fer).
En tout état de cause, une gouvernance opaque conduit inévitablement à la pulvérisation de la rente minière, à la corruption et à des tensions communautaires susceptibles de paralyser les opérations.
Conclusion
Ce trépied managérial (Contrat, Institutions, Gouvernance) rappelle, pour employer une métaphore médicale, la Triade étiologique de Keyes en odonto-stomatologie (Hôte, Substrat alimentaire, Flore bactérienne) : de même que la maladie carieuse s’installe dès lors que ces trois facteurs interagissent de façon défavorable, la défaillance d’un seul des trois piliers stratégiques ferait basculer le projet Simandou dans l’échec, laissant place aux pertes et aux regrets pour la Guinée.
Dr Bouna YATTASSAYE
Dr. Odonto |Politologue |MBA Sorbonne
Ex-DGA ANSS & ASCAD
Expert Crises & Politiques Publiques, Gouvernance moderne, résiliente & axée sur les résultats


