En Guinée et pas seulement, la prison est trop souvent pensée comme un lieu de relégation, un espace clos où la société se soulage de ses démons en enfermant ceux qui ont transgressé ses règles. Pourtant, la finalité ultime de l’incarcération, devrait être la réinsertion. C’est précisément sur cette mission de réhabilitation que se positionne l’actualité récente en Guinée, à travers la décision d’accorder une grâce présidentielle, prérogative régalienne et constitutionnelle par excellence du Chef de l’État, assortie d’un parcours de réinsertion et d’éducation civique en milieu militaire. Instrument constitutionnel et régalien par excellence, la grâce présidentielle ne doit pas être perçue uniquement comme une mesure de clémence ponctuelle, mais comme un levier stratégique de régulation démographique des maisons d’arrêt. En désengorgeant des structures souvent surpeuplées, elle permet d’atténuer les conditions de détention indignes et d’offrir une seconde chance aux détenus présentant des gages sérieux d’amendement. Couplée à des critères d’attribution transparents et axés sur la réinsertion, elle redonne tout son sens à la sanction pénale en traçant une perspective claire de sortie par le haut.
En tant qu’expert ayant exercé des fonctions au sein des administrations en France et en Guinée, mais surtout en tant qu’activiste des droits de l’homme, face à cette situation, je ne pouvais rester indifférent. Mon objectif est d’éclairer le grand public ainsi que le ministère en charge de la Justice et des Droits de l’Homme, dirigé par un magistrat, qui a précisément la légitimité et la responsabilité d’assister la Présidence pour définir et encadrer techniquement les modalités de réinsertion consécutives à une grâce. Cette actualité offre à l’institution judiciaire l’opportunité de rappeler une exigence fondamentale : l’éducation civique, la resocialisation et la réinsertion sont, par essence, des missions dévolues à l’administration pénitentiaire et à ses services spécialisés, et non à l’institution militaire.
Mais si la vocation première de l’armée demeure la défense de l’intégrité territoriale, rien ne s’oppose à ce qu’elle mette son expertise de la discipline et de l’organisation au service de la nation, à travers l’Agence du Service Civique et d’Action pour le Développement (ASCAD) et en étroite synergie avec le ministère de la Justice, pour porter des programmes audacieux de réinsertion destinés aux détenus éligibles. L’idée d’une rééducation en milieu militaire, loin de relever d’une simple logique punitive, s’avère pleinement envisageable et pertinente lorsqu’elle est pensée comme un cadre d’encadrement civique et structurant. Dans un contexte où les prisons peinent à offrir un encadrement adapté aux profils les plus difficiles ou aux jeunes en rupture de ban, l’institution militaire, par sa maîtrise de la discipline, du sens de l’effort collectif et du respect de la hiérarchie, dispose d’une capacité unique. À cet égard, au-delà des grâces présidentielles, le ministère de la Justice peut activement faire appel à l’ASCAD, placée sous la tutelle du ministère de la Défense, pour concevoir et mener des actions de réinsertion adaptées aux détenus éligibles. En s’appuyant sur les missions de cette agence, il devient possible d’instaurer un véritable pont institutionnel permettant d’accompagner ces personnes vers des programmes de formation civique, technique et professionnelle, transformant ainsi des énergies marginalisées en forces utiles pour la reconstruction du pays.
À l’heure où notre pays fait face aux turbulences de l’arc d’instabilité sous-régional, à la gestion de contentieux frontaliers complexes et à la lutte implacable contre le narcotrafic et le grand banditisme, nos forces armées et de défense portent une charge opérationnelle immense. Dans ce contexte géopolitique exigeant, l’État ne peut se permettre de diluer les missions régaliennes de l’armée en lui demandant de pallier les défaillances de la chaîne carcérale civile. Nos forces de défense doivent demeurer concentrées sur la protection de l’intégrité territoriale et la sécurité nationale. C’est précisément pour cela que la prise en charge civique et la réinsertion des détenus graciés ou non, doivent reposer sur des structures pénitentiaires professionnelles et spécialisées, évitant ainsi toute dispersion des efforts de l’État sur des terrains qui ne relèvent pas de sa vocation première.
Cependant, pour bâtir une politique publique efficace, il faut partir du réel. En octobre 2014, au terme de six mois de visites et d’expertise menées à travers toutes les prisons guinéennes par la « Commission prison » mise en place sous l’impulsion du ministre de la Justice de l’époque, Maître Cheick Sacko, nommé ministre de la Justice, Garde des Sceaux le 20 janvier 2014, j’avais remis un rapport de fond intitulé : « La Guinée face à ses prisons ». Ce travail exhaustif de terrain avait permis de décortiquer les failles structurelles de notre système pénitentiaire et de poser toutes les recommandations indispensables pour transformer l’univers carcéral en un véritable espace d’amendement. Ce rapport de référence, fruit d’un investissement rigoureux, démontrait déjà que la réinsertion ne peut être un simple slogan, mais qu’elle constitue le cœur battant de toute politique pénitentiaire digne de ce nom.
La réinsertion n’est pas une option ou un supplément d’âme accordé aux détenus, c’est l’une des missions essentielles et fondamentales de l’administration pénitentiaire. Priver un individu de sa liberté ne doit pas signifier le couper définitivement de son humanité ni l’abandonner à son sort. Bien au contraire, mener des actions structurées de formation, d’accompagnement psychosocial et d’éducation civique au sein même de la détention est la condition sine qua non pour préparer les détenus à un retour sans drame au sein de la société. Lorsque cet accompagnement fait défaut, la prison devient une fabrique de récidive et de marginalisation, faisant peser un risque lourd sur la sécurité publique et la cohésion nationale.
Pour qu’une politique de resocialisation réussisse et garantisse un retour sans heurts pour les familles, le ministère de la Justice doit doter l’administration pénitentiaire des leviers nécessaires, à savoir la professionnalisation du personnel, une formation rigoureuse, la structuration de départements d’insertion intégrant en permanence des éducateurs, des travailleurs sociaux, des psychologues et des formateurs civils, ainsi que la création de passerelles pérennes entre la détention et la société civile pour que la sortie de prison ne soit pas un saut dans le vide synonyme de récidive.
En exhumant les diagnostics rigoureux forgés par l’expertise nationale à l’instar des travaux de « La Guinée face à ses prisons », le ministère de la Justice a entre ses mains les clés de sa propre transformation. Il est temps de tourner la page des solutions éphémères, de doter notre administration pénitentiaire des moyens de son destin et de faire de la prison, sous l’impulsion de son ministère de tutelle, non plus une antichambre du désespoir, mais le creuset d’un retour pacifié, digne et constructif au cœur de la nation.
En fin de compte, repenser l’insertion des détenus en Guinée ne relève pas d’une simple ambition humanitaire, mais bien d’une urgence républicaine et sécuritaire. Ignorer la réalité de nos prisons, c’est perpétuer un cycle d’exclusion qui fragilise l’ensemble de la société. À l’heure où le pays redéfinit ses institutions et aspire à un avenir fondé sur l’État de droit, la véritable mesure de notre démocratie réside dans la dignité qu’elle accorde aux plus marginalisés. Dès lors, comment la Guinée parviendra-t-elle à transformer ses prisons, de simples lieux d’enfermement en de véritables leviers de réinsertion, pour bâtir un pacte social véritablement inclusif et durable ?
Aliou BARRY
Consultant international, Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES), Chercheur associé à l’Institutif de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE)


