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La Guinée face au miroir asiatique : pourquoi notre potentiel nous impose de suivre le modèle de développement du sud-est asiatique

L’exigence de tourner nos regards vers le modèle asiatique ne relève pas d’une simple intuition théorique, elle s’impose comme l’unique alternative face au constat implacable et douloureux de l’échec global des modèles post-indépendance de l’ensemble des États africains. Qu’ils aient hérité d’une colonisation française, britannique, portugaise ou belge, et qu’ils aient opté pour le socialisme d’État ou le capitalisme périphérique, aucun de nos pays n’a réussi à bâtir une souveraineté économique véritable ni une prospérité partagée. Partout, les mêmes structures de dépendance ont persisté, transformant nos indépendances politiques en illusions économiques. C’est notamment le cas au sein de l’espace francophone où la France, contrairement à d’autres puissances colonisatrices, a maintenu des liens structurels, politiques et économiques extrêmement forts avec ses anciennes colonies. Si cette proximité historique a longtemps figé les relations dans un tête-à-tête asymétrique, Paris doit aujourd’hui impérativement acter la fin d’une époque et adapter sa politique de coopération à ce nouveau choix stratégique qu’est le modèle asiatique. Dans cette perspective, la France dispose pourtant d’un atout précieux et singulier, notamment dans le secteur névralgique de l’éducation, à travers le partage historique d’une culture et de la langue française. Ce socle linguistique commun est un accélérateur potentiel pour la transmission des savoirs, la coopération universitaire et la formation technique de nos élites, pourvu que Paris accepte enfin de se départir définitivement de cette vieille posture paternaliste qui parasite les relations. C’est à cette seule condition, celle d’un respect mutuel strict et d’un partenariat d’égal à égal, que la francophonie éducative deviendra un levier de modernité et de performance, plutôt qu’un outil d’influence suranné.

Il convient d’ailleurs de préciser avec force que ce choix de rupture n’est en rien une posture dogmatique, idéologique ou anti politique africaine de la France, des États-Unis ou de toute autre puissance occidentale. Il ne s’agit pas, comme l’ont fait les États de l’Alliance des États du Sahel (AES), de rejeter de manière radicale des partenaires historiques pour sombrer dans un ressentiment stérile ou des ruptures diplomatiques brutales. La Guinée ne doit pas chercher à s’aligner contre quelqu’un, mais à s’aligner sur ses propres intérêts souverains avec un pragmatisme géopolitique lucide et décomplexé. L’objectif est d’ajouter de nouvelles cordes à notre arc stratégique sans rompre celles existantes.

C’est dans cet esprit que la France et nos alliés traditionnels doivent réinventer leur partenariat : non plus à travers le prisme d’une aide au développement classique qui a montré ses limites, mais par un appui franc au co-développement industriel, au transfert de technologies et à la formation de pointe nécessaires à notre transition économique.

Pendant plus de soixante ans, le sous-sol de la Guinée a enrichi le reste du monde tout en condamnant ses propres enfants à la contemplation amère d’une prospérité souterraine. Cette fatalité historique est en train de vaciller. La décision récente du gouvernement guinéen d’interdire l’exportation de l’or brut est une rupture majeure, une mesure hautement louable qu’il convient de saluer avec force. Même si je me situe en désaccord profond avec la gouvernance actuelle sur la question essentielle et non négociable des droits de l’homme, je considère que lorsqu’un acte politique sert objectivement l’intérêt supérieur et l’avenir de la nation, il est du devoir de chaque citoyen d’être constructif, de le saluer et de l’accompagner. C’est précisément dans cette même posture républicaine qu’il faut également saluer la continuité et la conduite du dossier Simandou. À cet égard, il est juste de saluer l’action décisive de l’actuel gouvernement qui a su faire preuve d’une fermeté inédite pour accélérer le projet, tout en reconnaissant les jalons historiques posés sous le régime de Monsieur Alpha Condé pour préserver les droits souverains de la Guinée sur ce gisement. En maintenant le cap malgré les pressions, l’État a prouvé sa capacité à faire bloc face à des géants industriels mondiaux. Cependant, pour que ces avancées majeures sur l’or et le fer ne restent pas des succès isolés, elles doivent impérativement ouvrir un grand débat public national sur la gestion globale de nos immenses ressources naturelles. La Guinée, premier détenteur mondial de bauxite et désormais co-acteur du gisement de fer de Simandou, doit définitivement sortir du modèle post-colonial de « comptoir », qui nous condamne à abandonner nos richesses brutes à l’extérieur pour ensuite importer des produits finis que nous aurions dû fabriquer chez nous.

Cet accompagnement stratégique ne pourra toutefois réussir sans une refondation de nos institutions de contrôle. Le futur Parlement et le futur Sénat devront impérativement s’impliquer dans la mise en œuvre et le suivi de cette politique minière nationale. Les futures institutions législatives guinéennes se doivent d’animer un débat clair, contradictoire et constructif, en rompant définitivement avec la pratique tristement courante au sein des parlements de l’espace francophone, trop souvent réduits à de simples chambres d’enregistrement des décisions de l’exécutif. Nos futurs députés et sénateurs devront être les gardiens vigilants des contrats miniers, les auditeurs rigoureux du contenu local et les garants de la transparence budgétaire. C’est à ce prix que l’action publique gagnera en légitimité et en efficacité.

Cette ambition de bousculer l’ordre mondial du raffinage et de la transformation industrielle sur le sol guinéen resterait une illusion si elle ne s’accompagnait pas d’une véritable appropriation nationale. L’industrialisation ne doit pas se limiter à l’implantation d’usines étrangères hautement sécurisées et déconnectées de notre réalité : elle exige de manière non négociable la naissance et l’essor d’entreprises privées guinéennes capables de rivaliser avec les firmes internationales. Cette politique souveraine doit favoriser l’émergence d’un tissu industriel national fort, dense et autonome. À titre d’exemple, dans le secteur stratégique des infrastructures et de la construction, l’État doit impérativement mettre en place des mécanismes pour renforcer la puissance des champions industriels fondés et dirigés par des nationaux, à l’instar du groupe GUICOPRESS. De même, dans les secteurs agro-industriels et de la transformation logistique, le succès de géants locaux comme le groupe SONOCO prouve le potentiel unique de notre entrepreneuriat privé. Dans le même élan, cette souveraineté industrielle doit impérativement s’appuyer sur la maîtrise technologique et le numérique. À cet égard, l’État doit soutenir et propulser nos pionniers technologiques locaux. C’est le cas emblématique d’AFRIBONE GUINÉE, entreprise hautement spécialisée dans les technologies de l’information et de la communication. Premier fournisseur historique à avoir démarré la fourniture d’accès Internet en Guinée (avec mirinet.net.gn), AFRIBONE Guinée démontre le savoir-faire national en réalisant des réseaux VPN hautement sécurisés pour les entreprises et les institutions bancaires opérant en Guinée, aussi bien sur l’ensemble du territoire qu’entre la Guinée et l’étranger. Au-delà des infrastructures, le développement de contenus représente une autre activité stratégique à haute valeur ajoutée, dans laquelle AFRIBONE introduit aujourd’hui l’intelligence artificielle dans toute sa puissance pour simplifier l’usage d’Internet au bénéfice des citoyens sur le Grand Conakry comme sur l’ensemble du pays. Parallèlement, l’essor de l’écosystème numérique guinéen doit répondre aux grands défis sociaux de notre temps, au premier rang desquels figure la santé publique. C’est ici que s’illustre la pertinence de champions de l’innovation comme TELIYA Santé, une healthtech de premier plan, spécialisée dans la sécurisation et la maîtrise des dépenses de santé des entreprises, ainsi que pour les acteurs du déploiement de la Couverture Santé Universelle (CSU) en Afrique. En numérisant et en optimisant la gestion des parcours de soins, de telles initiatives prouvent que la technologie locale est capable d’apporter des réponses souveraines et structurantes à la modernisation de nos systèmes sociaux. C’est en propulsant de tels champions nationaux, qu’ils soient industriels, agro-alimentaires, technologiques ou médicaux, que nous construirons une économie résiliente face aux chocs extérieurs. La population guinéenne doit être le premier bénéficiaire direct de cette dynamique globale d’exploitation minière, numérique et sociale à travers la formation massive d’ingénieurs, de techniciens et d’ouvriers qualifiés.

C’est par l’emploi de pointe, la valorisation du génie local et la captation de la valeur ajoutée par nos propres entrepreneurs que nous sortirons définitivement nos communautés de la précarité.

Au cœur de la réussite économique spectaculaire des dragons et tigres asiatiques se trouve une vérité fondamentale que la Guinée doit s’approprier : le plus précieux des gisements n’est pas sous la terre, mais dans les esprits. Dès les années 1960 et 1970, des pays comme la Corée du Sud, Singapour ou Taïwan ont fait de l’éducation nationale une priorité budgétaire absolue et agressive, y consacrant une part massive de leur richesse nationale bien avant d’engranger les dividendes de leur croissance. En éradiquant l’analphabétisme, en universalisant l’accès aux cycles secondaires et en orientant massivement leurs universités vers les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques (STEM), ces nations ont transformé une main-d’œuvre initialement non qualifiée en un capital humain d’élite. Cette accumulation de compétences nationales a permis à l’Asie d’assimiler les technologies occidentales, de s’approprier les processus de fabrication complexes et d’innover de manière autonome. Sans ce socle éducatif intransigeant et méritocratique, les politiques de transformation locale auraient été que des vœux pieux, c’est l’école qui a fourni les bataillons d’ingénieurs et d’ouvriers ultra-qualifiés indispensables pour faire tourner les usines et diriger les grands groupes nationaux.

Cette centralité du savoir et de la haute technologie émerge avec force dans les travaux d’Aliou Niane. Cadre guinéen établi aux États-Unis, employé chez Black Duck Software, entreprise spécialisée dans la sécurité applicative des logiciels. Chercheur associé au Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES), il a publié une série d’analyses géopolitiques sur la montée en puissance de la Chine et l’interdépendance stratégique sino-américaine. Dans son nouvel ouvrage en préparation, Renaissance Guinéenne, il applique cette même grille de lecture au développement socio-économique de la Guinée, où il démontre que la souveraineté future du pays dépendra de la capacité à insérer sa jeunesse dans l’économie du savoir et des technologies de pointe, à l’image des transitions industrielles réussies en Asie.

Pour opérer cette rupture, le constat est sans appel : c’est au regard de plus d’un demi-siècle d’aide publique au développement et d’accompagnements standardisés par les institutions financières internationales, telles que la Banque Mondiale et le Fond Monétaire International, qu’il nous faut tirer les conclusions de l’histoire.

Ces perfusions financières et ces recettes macroéconomiques toutes faites n’ont produit ni industrialisation ni prospérité partagée, elles ont trop souvent entretenu notre dépendance. Il est temps d’en finir avec ce paradigme stérile et de tourner résolument nos regards du côté des pays de l’Asie du Sud-Est.

Dans les années 1950, ces nations affichaient un produit intérieur brut (PIB) inférieur à celui de pays africains comme la Côte d’Ivoire, le Gabon ou la Guinée. Quelques décennies plus tard, le fossé est vertigineux, l’Asie du Sud-Est est devenue un pôle industriel mondial tandis que nous restons prisonniers de la « malédiction des ressources ». Cette trajectoire asiatique fera d’ailleurs l’objet d’une étude spécifique et détaillée que sera publiée ultérieurement pour en extraire toutes les leçons académiques et pratiques. Mais la leçon immédiate que nous devons retenir tient en deux mots : volonté et transformation.

L’exemple récent de l’Indonésie doit guider notre doctrine nationale. À travers sa politique stricte de « Downstreaming », Jakarta a interdit l’exportation de son nickel brut en 2020 puis de sa bauxite brute en 2023. Malgré les pressions internationales, l’État indonésien a tenu bon, contraignant les multinationales à bâtir des dizaines de raffineries directement sur son sol. En moins d’une décennie, les revenus d’exportation de l’Indonésie liés au nickel sont passés de 1 à plus de 30 milliards de dollars. Ce succès démontre qu’une telle ambition n’est possible que si deux conditions non négociables sont réunies : une stabilité politique durable et un équilibre institutionnel fort, matérialisé par un État capable de tenir tête aux multinationales pour exiger le respect absolu d’une stratégie de transformation locale.

Le défi guinéen est désormais technique et contractuel. Les échanges constructifs que j’ai pu mener avec des cadres des sociétés minières, n’étant pas moi-même un spécialiste de ce secteur, confirment la réalité d’un goulot d’étranglement majeur : l’énergie. Aux dires de ces spécialistes, pour raffiner la bauxite en alumine, il faut sécuriser de toute urgence un approvisionnement compétitif en gaz pour l’énergie thermique. Pour passer de l’alumine à l’aluminium par électrolyse, le besoin est de 13 000 à 15 000 kWh en continu par tonne, ce qui signifie qu’une seule usine de taille standard absorberait l’équivalent de la capacité actuelle de tout le réseau national. C’est pourquoi la finalisation du barrage d’Amaria (300 MW) et le développement du solaire doivent être sanctuarisés et orientés prioritairement vers l’industrie. C’est là que la vision développée pour le projet Simandou et le Programme Simandou 2040 doivent devenir notre nouveau standard.

Sur ce dossier vital, la Guinée doit prouver sa stabilité pérenne et l’État doit continuer à tenir ses engagements envers et contre tous, en particulier face aux géants miniers. Le multi-usage imposé pour le chemin de fer Transguinéen (600 km) et le port de Morybaya, qui reviendront à 100 % dans le patrimoine de l’État en fin de concession (modèle BOT), prouve que nous pouvons imposer nos règles quand la gouvernance reste intraitable sur les livrables. L’obligation faite aux partenaires d’intégrer une sidérurgie locale pour l’acier d’ici 2030-2035 et de financer la formation de notre élite via la Simandou Academy doit être défendue sans concession jusqu’à son terme, pour que nos jeunes cessent d’être de simples spectateurs et deviennent les acteurs principaux de notre émergence économique.

La Guinée se trouve au carrefour de son histoire économique : continuer à panser les plaies d’un modèle d’extraction stérile ou devenir le premier dragon industriel de l’Afrique de l’Ouest. Le génie de notre jeunesse, la force de nos entrepreneurs locaux, l’abondance de nos fleuves et l’immensité de nos gisements de classe mondiale ne souffrent plus l’excuse de l’échec ou de la passivité. Nous ne bâtirons pas une souveraineté véritable en tendant la main, mais en fermant nos frontières au pillage légal des matières premières brutes. Face aux pressions inévitables du marché mondial et des cartels miniers, le moment est venu pour les autorités, les parlements, les médias et les citoyens de faire bloc autour d’un contrat social et économique inflexible. Cessons de porter la croissance des autres nations pour enfin allumer nos propres fonderies, car l’histoire ne se souvient pas des pays qui possédaient des richesses, mais de ceux qui ont eu l’audace de les transformer.

C’est précisément pour donner corps à cette ambition et sortir des incantations politiques que le Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES) souhaite instaurer, dès à présent, un grand débat national. L’avenir économique de notre nation est un patrimoine commun qui ne saurait être confiné dans le secret des cabinets ministériels. Ce dialogue crucial ne doit pas seulement résonner dans l’hémicycle du futur Parlement, il doit s’emparer de nos universités, sanctuaires du savoir où se forge l’élite de demain, et mobiliser les forces vives de la société civile, gardiennes de l’intérêt public. En unissant l’exigence académique, la vigilance citoyenne et la légitimité législative, nous jetterons les bases d’un consensus national autour du modèle asiatique. Le rendez-vous de la Guinée avec son histoire n’attend plus : participons tous à ce débat pour concevoir, ensemble, les outils de notre propre renaissance.

Ibrahima FOFANA

Chercheur associé au Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques de Guinée (CAES), Séoul Corée du Sud

Email : caesguinee2@gmail.com

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