Le ministère de l’Élevage a lancé, ce lundi 29 juin 2026 à Conakry, un atelier de deux jours consacré à la présentation de la stratégie nationale de développement de la filière avicole à l’horizon 2035. Présidée par le Premier ministre Amadou Oury Bah, la cérémonie a réuni membres du gouvernement, partenaires techniques et financiers, institutions bancaires et acteurs du secteur privé autour d’une ambition commune : faire de la Guinée un pays autosuffisant en produits avicoles d’ici 2030.
La Guinée importe chaque année plus de 70 000 tonnes de poulets congelés, des produits qui entrent sur le sol national à des prix inférieurs de 40 à 60 % au coût réel de la production locale. Face à ce constat, le gouvernement entend passer à l’offensive.
C’est la secrétaire générale du ministère de l’Élevage, Halimatou Sirando Diallo, qui a présenté les grandes lignes de la stratégie nationale. Un document ambitieux, adossé à un budget global de 563 millions de dollars sur dix ans, dont 92 % dédiés à l’amélioration de la productivité. Le financement serait partagé entre l’État (36,5 %), les partenaires techniques et financiers (36,5 %) et le secteur privé (27 %).

Le tableau dressé est sévère. La Guinée ne couvre aujourd’hui que 28 % de ses besoins en viande de volaille, et le per capita de consommation de viande plafonne à 1,47 kg, contre une moyenne de 17 kg. Pour les œufs, le pays est à 32 unités par habitant et par an, loin de la norme de 80. La stratégie vise à porter la couverture nationale à 100 % d’ici 2030, grâce notamment à la création de 250 000 emplois directs et 350 000 emplois indirects.
Pour Halimatou Sirando Diallo, l’enjeu est existentiel. « La stratégie nationale de développement de la filière avicole est bien plus qu’un document stratégique. Pour nous, ministère de l’Élevage, c’est une réforme pour bâtir une filière moderne, compétitive et résiliente. Avec l’engagement de tous, de l’État, des partenaires techniques et financiers du secteur privé, l’agriculture guinéenne sera impulsée de souveraineté alimentaire et de transformation économique en parfaite cohérence avec la vision de Simandou 2040 », a-t-elle souligné.
Halimatou Sirando Diallo a également pointé les contraintes majeures qui pèsent sur la filière : la forte dépendance aux intrants importés , le maïs seul représentant 60 % de la formule alimentaire de la volaille, l’accès quasi impossible au financement bancaire, la vulnérabilité aux maladies aviaires et la concurrence dévastatrice des importations à prix cassés. Pour la secrétaire générale, l’enjeu est existentiel.

«Au terme de la mise en œuvre de la stratégie, nous attendons une filière plus productive, plus rentable et plus attractive. Les producteurs verront les investissements privés se renforcer à la dépendance vis-à-vis des importations, une autosuffisance alimentaire, l’amélioration des revenus, l’inclusion des jeunes et des femmes, une réduction des importations et une croissance économique accrue. Des impacts sont d’ordre social, économique et environnemental, l’autonomisation des femmes », a-t-elle martelé.
La question du financement a constitué l’un des nœuds centraux des débats. Le représentant de Vistagui, Alhassane Yattara, a pris la parole pour engager publiquement son institution aux côtés des acteurs de la filière, tout en appelant à une révolution dans la manière d’appréhender le risque agricole.
« Financer l’élevage, c’est financer l’alimentation des Guinéens. Financer l’élevage, c’est créer des emplois pour les jeunes et des opportunités pour les femmes. Financer l’élevage, c’est renforcer la production locale et réduire notre dépendance aux importations. Financer l’élevage, c’est transformer l’ambition de Simandou 2040 en bénéfice concret pour les populations. Nous devons passer d’une logique de crédit isolé à un financement de toute une chaîne de valeur. Nous devons passer d’une logique de garantie à une logique de projet bancable », a-t-il déclaré.

Pour sa part, le ministre de l’Élevage, Félix Lamah, n’a pas mâché ses mots. Dans son discours, il a chiffré le coût humain et économique d’une dépendance structurelle aux importations, avant d’annoncer les premiers jalons d’une rupture.
« Comment comprendre que 95% de notre viande de poulet provient d’importations congelées alors que nos éleveurs croulent sous les pressions sanitaires et le coût de l’aliment ? La réponse est claire. Le secteur financier classique perçoit l’élevage comme un segment trop risqué, faute de projets bancables, de garanties solides et de mécanismes d’accompagnement adaptés. Notre marché national est fortement assujetti par des importations massives de volailles congelées. La Guinée importe aujourd’hui plus de 70 000 tonnes de volailles congelées par an provenant d’Europe, du Brésil et des États-Unis. Cela représente environ 46,7 millions de poulets importés par an, soit une consommation théorique de 4,8 kg par habitant et par an. A lui seul, ce volume d’importations congelées dépasse de loin la capacité actuelle de production de notre tissu industriel national », a-t-il souligné.

Poursuivant, il indique : « Ces produits importés entrent sur notre sol à des prix inférieurs de 40 à 60 % du coût réel de poulets produits localement. Nous devons mesurer les conséquences de cette situation avec précision. Ces 70 000 tonnes importées déplacent une valeur économique nette estimée à plus de 3 444 milliards de francs guinéens au détriment direct de nos entreprises locales. Ce sont des pertes sèches pour nos fabriques d’aliments, nos éleveurs, nos abattoirs et nos réseaux de distribution nationaux. L’impact sur l’emploi des jeunes est particulièrement préoccupant ».
Par ailleurs, le ministre affirme la nécessité pour le gouvernement de mettre un accent sur ce secteur. « Les calculs de nos experts indiquent que ces volumes importés empêchent la création d’environ 47 000 emplois directs et menacent 94 000 emplois indirects sur toute la chaîne de valeur. Ce sont près de 141 000 emplois qui sont en jeu au détriment des jeunes, des femmes et des populations rurales et périurbaines qui composent la force vive de notre pays. Mais cet état d’effet s’explique par une faille structurelle interne que nous devons corriger », a-t-il affirmé.

Justement, pour inverser cette tendance, le ministre a annoncé l’entrée en production imminente de plusieurs champions nationaux : Fermag, avec une ambition de 15 millions de poulets de chair par an et un lancement prévu en juillet 2026 ; Guy Poulet, dont le démarrage est planifié pour septembre 2026. À terme, ce sont 18 millions de poulets de chair produits localement qui devraient sortir des filières nationales d’ici décembre 2026.
Félix Lamah a également plaidé pour que la commande publique joue son rôle de levier : « Nous voulons que désormais, à la présidence de la République, ne soit commandé que du poulet local. Qu’à la primature, nous ne retrouvions plus dans nos assiettes du poulet importé. Que dans nos cantines, dans nos hôtels, il y ait du poulet local, produit localement par nos aviculteurs locaux ».
Présidant la cérémonie d’ouverture, le Premier ministre Amadou Oury Bah a prononcé un discours offensif, refusant toute langue de bois sur les blocages internes qui ont jusqu’ici freiné l’essor du secteur. Il a d’abord tenu à briser un tabou culturel qui colle au ministère de l’Élevage depuis trop longtemps.
« D’habitude, toutes les personnes qui sont nommées au ministère de l’Élevage prennent ça comme une descente aux enfers. Et il y a l’histoire récente du pays qui avait montré que le ministre même avait refusé d’être à ce poste. Or, vous savez, l’élevage est un secteur porteur de croissance économique dans sa globalité », a-t-il dit.
Sur la question des importations, le chef du gouvernement a été sans ambiguïté : il ne s’agit pas de protectionnisme, mais de souveraineté nationale. Et les décisions seront prises : « La responsabilité du gouvernement, ce n’est pas de rentrer dans une logique de protectionnisme ou d’ouverture. C’est de notre responsabilité d’assurer la résilience de notre économie, de nos populations. La résilience veut dire quoi ? On développe toutes les activités où nous sommes en mesure de satisfaire les besoins fondamentaux de nos populations. C’est une question de sécurité nationale. Il suffit qu’il y ait un blocage quelque part pour qu’on ne soit même pas en capacité de nourrir nos populations ».

Amadou Oury Bah a ensuite pointé du doigt la responsabilité de l’administration publique dans les lenteurs qui ont ralenti l’élan des entrepreneurs guinéens du secteur. « Vous avez aussi dit une autre vérité : la Guinée est prête. Elle était déjà prête. Mais c’est l’administration qui traîne les pieds. Il faut le dire… Cela veut dire que les Guinéens sont prêts. Et les mesures gouvernementales doivent aller dans le sens de développer ces initiatives, ces dynamiques pour qu’elles se renforcent », a-t-il indiqué.
Le Premier ministre a conclu en fixant une ligne claire sur les importations. « Importer oui, nous pouvons importer ce que nous n’avons pas. Mais ce que nous avons, on va fixer des quotas, on va fixer quelques barrières pour être en conformité avec des accords, comme d’autres sont en train de le faire. Il n’y a pas d’obstacles. Il faut le vouloir. Et le gouvernement le veut…La stratégie nationale de développement de la filière avicole accélérons. Nous avons besoin de résultats. Nous avons besoin de mettre les gens au travail », a-t-il conclu.
L’atelier se poursuit ce mardi 30 juin 2026, avec des tables rondes de mobilisation des investissements.
N’Famoussa Siby


