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Le déclin de la France en Afrique se joue sur ses plateaux télé : vue d’Afrique

Alors que la France entre de plein-pied dans la campagne pour sa prochaine élection présidentielle, les regards du continent africain, et particulièrement de sa jeunesse francophone, se tournent une nouvelle fois vers Paris. Ce n’est pas par ingérence, mais par une conscience aiguë de notre histoire partagée, de la présence de nos diasporas et de l’étroitesse de nos liens économiques et culturels.

C’est fort de ces liens indéfectibles, mais aussi imprégné par l’atmosphère lourde et contrastée d’un récent séjour à Paris, que je rédige cette analyse en ce jour si particulier du 14 juillet 2026. De retour à Conakry, alors que la France célèbre sa fête nationale, le symbole et le décalage ne m’en paraissent que plus saisissants.

Cette date historique porte en elle le souffle des grands idéaux universels. Le 14 juillet commémore d’abord le sursaut populaire de 1789 et la prise de la Bastille, symbole de l’effondrement de l’arbitraire et d’une tyrannie qui classait les hommes selon leur naissance. Elle célèbre aussi, un an plus tard en 1790, la Fête de la Fédération qui tenta de sceller l’unité et la fraternité de la Nation autour de la liberté. Cette date, qui fonda l’identité de la France républicaine aux yeux du monde entier, devrait être le moment de célébrer la concorde, l’adhésion populaire aux valeurs de tolérance et l’universalité des droits de l’homme. Pourtant, ce voyage récent m’a permis d’observer au plus près un spectacle bien différent, auquel nous assistons d’ordinaire à distance : celui d’une obsession identitaire de plus en plus décomplexée, où l’immigration, la diversité et la pratique religieuse sont devenues les boucs émissaires systématiques des maux de la société française.

Il y a quelques mois, lors de mon passage en région parisienne, l’élection de Bally Bagayoko à la tête de la mairie de Saint-Denis, l’une des plus grandes communes d’Île-de-France, m’est apparue comme un événement politique majeur. Elle aurait dû être saluée comme un fait démocratique ordinaire, l’aboutissement d’un quart de siècle d’engagement citoyen local au service de ses administrés. Au lieu de cela, j’ai pu mesurer sur place le déchaînement de réactions hostiles, d’une violence symbolique inouïe, qui a suivi sa victoire. Sur de nombreux plateaux de télévision que je regardais, cet événement a été immédiatement nationalisé, voire racialisé. On a vu des éditorialistes et des responsables politiques y projeter le fantasme d’un prétendu « séparatisme » ou d’une perte d’identité nationale. Jusqu’à l’abject : l’élu de la République a été la cible d’insultes d’un autre âge, certains commentaires haineux allant jusqu’à le traiter de « descendant de singes ».

En réduisant un homme à sa couleur de peau par de tels outrages racistes, cette frange du débat public a envoyé un signal dévastateur : celui d’une citoyenneté à géométrie variable, où le suffrage universel ne suffit plus à protéger la dignité d’un homme noir dans l’espace public.

 

Ce climat délétère n’est pas né du néant. Il est le produit d’une radicalisation de la parole politique, dont Éric Zemmour s’est fait le théoricien multirécidiviste sur les plateaux de télévision avant de tenter d’en faire un projet présidentiel. Ses sorties médiatiques nauséabondes sur les mineurs isolés, qualifiés de « voleurs », d’« assassins » et de « violeurs », ou ses diatribes comparant l’immigration à une « invasion » et à une « colonisation » ne sont pas de simples provocations politiques. Ce sont des infractions pénales. La plus haute autorité judiciaire française, la Cour de cassation, l’a d’ailleurs définitivement condamné pour provocation à la haine raciale et injure publique à caractère raciste. Ces décisions de justice rappellent une vérité implacable : ce que certains médias s’acharnent à qualifier de « débats d’idées » relève en réalité de la délinquance raciste. Pourtant, malgré ces condamnations pénales répétées, les idées qu’il véhicule continuent de saturer les ondes et de dicter l’agenda d’une partie de la classe politique française. Chacun de ces propos, chacune de ces invectives xénophobes, s’inscrit en totale contradiction avec l’esprit républicain. Ils marquent une rupture brutale et douloureuse avec l’héritage des grands humanistes français et éloignent dramatiquement la France de son statut historique de patrie des droits de l’homme.

À cette fixation sur les origines s’ajoute une focalisation médiatique disproportionnée et quasi quotidienne sur l’islam et le port du voile, une omniprésence qui m’a frappé par son intensité lors de mes récentes soirées parisiennes à suivre l’actualité. Ce qui devrait relever de la sphère intime de la foi, ou d’un débat serein sur la laïcité républicaine, est systématiquement instrumentalisé sur les chaînes de télévision en continu. Le débat sur le voile a ainsi abouti à une forme d’islamophobie inexplicable et décomplexée, où la pratique religieuse de millions de citoyens est constamment assimilée à une menace sécuritaire ou culturelle. Pour les millions de croyants d’Afrique francophone qui partagent une pratique pacifique de l’islam, ce spectacle permanent est vécu comme une profonde agression symbolique. Cette diabolisation constante d’une religion millénaire, sous couvert de défense des valeurs républicaines, trahit l’esprit originel de la laïcité française, qui est avant tout une loi de liberté et de coexistence, pour en faire un outil d’exclusion et de stigmatisation. C’est précisément là que réside le grand paradoxe et l’immense incompréhension de l’opinion publique africaine. C’est aussi en ma qualité de citoyen, intimement lié aux deux rives, nourri de leurs cultures respectives et venant tout juste de côtoyer la réalité de la vie parisienne, que je ressens une profonde tristesse face à ce spectacle médiatique affligeant.

L’histoire contemporaine nous a appris à connaître et à aimer le peuple français pour ce qu’il est profondément : un peuple généreux, dont le pays a si souvent incarné une terre d’asile universelle, protectrice et respectueuse des droits de l’homme. Nous savons ce que le monde doit à cette France accueillante, solidaire et fidèle à sa tradition d’hospitalité.

Dès lors, la complaisance et l’écho permanent que les chaînes d’information en continu offrent à ces discours d’exclusion deviennent totalement inintelligibles. Comment un pays doté d’une telle culture de l’Autre et d’un tel attachement à la dignité humaine peut-il laisser ses antennes devenir le réceptacle quotidien de théories aussi contraires à son génie historique ? Ce décalage entre la France réelle,  celle que j’ai croisée dans les rues de Paris, vibrante et diverse, et la France médiatique, celle du repli agressif, est une source constante de stupéfaction et de douleur pour ceux qui portent cette double appartenance.

Cette dérive n’est plus marginale. Elle est théâtrisée, amplifiée et diffusée quotidiennement à travers les chaînes d’information en continu. Ce que les programmateurs, éditorialistes et stratèges de la communication parisiens feignent d’oublier, c’est que la télévision ne s’arrête plus aux frontières de l’Hexagone. Grâce aux bouquets satellites et aux réseaux sociaux, les diatribes haineuses, les amalgames grossiers entre délinquance et immigration, l’obsession du voile et la banalisation des discours de rejet sont reçus en direct dans les salons de Conakry, de Dakar, de Bamako ou de Yaoundé. Chaque jour, des millions de francophones africains assistent, impuissants, à la mise en scène de leur propre indésirabilité. Comment demander à la jeunesse africaine de respecter ou d’aimer une image de la France officielle quand ses vitrines médiatiques les plus visibles passent leurs journées à théoriser la suspicion, le déclin provoqué par « l’Autre », et le rejet de la diversité ?

À Paris, les chancelleries et les think-tanks s’interrogent régulièrement sur les ressorts du recul de l’influence française en Afrique francophone. La réponse paresseuse consiste souvent à accuser les « campagnes de désinformation russes » ou les manipulations de puissances tierces. Certes, ces campagnes de désinformation russes sont bien réelles, structurées et opportunistes. Mais elles ne font que souffler sur des braises déjà ardentes. Ces diatribes haineuses et quotidiennes diffusées sur les écrans parisiens contribuent aujourd’hui bien plus largement au rejet de la France en Afrique francophone que n’importe quelle propagande extérieure. C’est un constat sans appel que j’ai pu personnellement documenter et observer au fil de mes nombreux déplacements et de mes travaux de recherche sur le terrain, à la rencontre des sociétés civiles de la région.

Au cours de mes échanges, j’ai d’ailleurs mesuré combien l’indignation de la société civile africaine est redoublée par un sentiment de profonde injustice économique : comment accepter que l’empire médiatique d’où se déversent aujourd’hui ces propos anti-immigrés appartienne à un personnage dont l’immense fortune s’est précisément bâtie, des décennies durant, sur l’exploitation des infrastructures portuaires de Conakry, de Lomé, de Douala ou d’Abidjan ?

Les opinions publiques africaines n’ont pas besoin d’être manipulées par l’étranger pour ressentir la violence de ce cynisme : le premier artisan du désamour de la France en Afrique, c’est le spectacle quotidien de sa propre haine de l’Autre, complaisamment diffusé par des médias financés par les richesses mêmes de notre continent. Ce rejet est avant tout une réponse de dignité. On ne peut pas, d’un côté, prôner un partenariat d’égal à égal avec l’Afrique et, de l’autre, humilier ses enfants et ses descendants sur les ondes nationales.

À l’aube de cette campagne présidentielle majeure, il est temps que la classe politique et les médias français se ressaisissent. La France vaut mieux que ce théâtre d’ombres identitaires. L’immigration n’est pas une menace à endiguer à coup de formules chocs, mais une réalité humaine et économique complexe qui a contribué à bâtir la France d’hier et qui soutient celle d’aujourd’hui.

Mon souhait le plus profond pour cette échéance cruciale est de voir le prochain président de la République française consolider pleinement la promesse de sa devise, célébrée avec tant de solennité en ce jour de fête nationale : Liberté, Égalité, Fraternité. Ces principes universels, nés des combats qui sont célébrés chaque 14 juillet, ne doivent pas être de simples mots gravés sur le fronton des mairies, mais une réalité vivante, indispensable pour retrouver le bonheur de vivre ensemble. Le rayonnement mondial de la France ne se mesurera pas à la hauteur de ses murs ou à la dureté de sa rhétorique d’exclusion, mais à sa capacité à faire de cette devise le socle d’une société apaisée, fidèle à sa vocation humaniste, et ouverte à un partenariat respectueux avec le reste du monde.

Aliou BARRY

Consultant International

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