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Almamy Bokar Biro : en 1890, la Guinée n’existait pas

L’article publié le 9 août sur Ledjely part d’une intention juste : ne pas transformer Bokar Biro en icône lisse, rappeler qu’un règne se paie. On a assez souffert en Guinée de l’histoire officielle pour ne pas s’en plaindre. Mais il y a des hommages qui giflent. « Héros et premier putschiste guinéen » : sur la même ligne, la couronne et la claque. Le texte veut rétablir une vérité ; il pose sur le XIXe siècle une étiquette du XXIe, et change un homme en slogan.

 Commençons par le mot. Putsch. Il sonne comme un coup de canon, il tient dans un titre mais ne veut rien dire en 1890. Un putsch suppose un État moderne, une armée de caserne, une République et ses institutions. Rien de tout cela au Fouta théocratique. Là, le pouvoir ne se vole pas, il tourne. Soriya, Alfaya, deux familles régnantes, un conseil des anciens, des provinces semi-autonomes, des guerres de succession. Renverser un rival, reprendre le trône les armes à la main, s’allier à un chef de province contre un autre: c’est la mécanique d’un système en crise, pas le coup de force d’un colonel téméraire. Coller « putschiste » sur Bokar Biro, c’est raser le toit en paille d’une case peule pour poser dessus un mot qui fait du bruit.

Second mot, plus lourd. Guinéen. En 1890, la République de Guinée n’existe pas, même pas sur le papier. Il faut attendre le décret du 10 mars 1893 pour que le territoire, détaché du Sénégal et administré un temps sous le nom de Rivières du Sud, soit érigé en colonie autonome et reçoive le nom de Guinée française. Trois ans avant la bataille de Porédaka. Bokar Biro n’est le citoyen de rien. Il est almamy du Fouta-Djalon, un État souverain que la France fera tomber en 1896. Lui donner une nationalité guinéenne, c’est lire l’histoire à reculons : comme si le Fouta était déjà la province d’une nation qui n’arrivera que soixante-cinq ans après lui.

Le reste suit de là. On nous propose un homme à deux visages, le héros d’un côté, le fratricide de l’autre. Choisissez votre camp. Mais Bokar Biro n’a pas deux visages, il a une situation. Des guerres de succession qui le dépassent, une France qui pousse ses traités et son expansion, des alliances qui se font et se défont, avec Samory un jour, contre un cousin le lendemain. Sa résistance au colon français ne se sépare pas de ses luttes internes. C’est même parce que le Fouta se divise que la conquête réussit. Ramener cela à « héros contre putschiste », c’est renoncer à comprendre pour avoir le plaisir de trancher.

Car le texte ne cesse de trancher. Sanglant. Meurtrier. Trahison. Éternel putschiste. Ce n’est pas le vocabulaire de l’histoire, c’est celui du réquisitoire. L’historien ne demande pas si Bokar Biro fut un saint ou un bandit. Il demande dans quel système il agit, quelles contraintes le tiennent, comment la colonisation déforme ses querelles. Ici, la démonstration cède au procès. Il nous reste une émotion là où l’on attendait une intelligence.

Le style dit la même précipitation. On nous donne le « 13 décembre 1895, précisément », et pas une source. On nous sert le bombardement du palais de Lansana Conté en 1996, « cent ans jour pour jour », comme si le calendrier faisait sens. Ce n’est pas de l’histoire, c’est de la numérologie. La conclusion, « commence et s’achève par le coup d’État, la trahison et le sang », n’est pas une démonstration. C’est une sentence.

On aurait aimé lire autre chose. Le fonctionnement réel de l’alternance Soriya-Alfaya. L’effet des traités coloniaux sur les fractures du Fouta. Une réflexion sur ce qu’on fait aujourd’hui de la mémoire de cet homme, héros national, symbole de résistance, figure disputée. Cela demande du travail. Une formule ne suffit pas à dire un homme.

Et le moment s’y prête mal. Nous réclamons à la France le crâne de Bokar Biro et le Coran de Samory Touré. Nous réclamons nos morts et ce qu’ils portaient sur eux. C’est le bon combat, et il demande un peuple debout, pas un peuple qui plaide pour un homme tout en le rabaissant chez lui. La tête revient de Paris. Qu’elle ne rentre pas avec, collé au front, un mot qui la diminue.

Il ne s’agit pas de fabriquer des saints. Bokar Biro fut dur, le Fouta fut rude. Mais le Fouta ne fut pas que le sang de 1896. Un siècle durant, deux dynasties se sont passé le pouvoir sans s’exterminer, sous des règles (non) écrites avant nos Constitutions. Une alternance imparfaite, contestée, parfois violente, et qui tenait pourtant. Il y a là de quoi réfléchir.

Du 25 septembre au 2 octobre, la Guinée fête son indépendance. On nous demande de s’inspirer du passé pour bâtir l’avenir. Prenons la formule au sérieux. Mon vœu pour cette semaine : s’inspirer de ce passé pour cultiver une alternance démocratique et pacifique. Le Fouta savait faire tourner le pouvoir sans le prendre. Nous cherchons encore.

Ce travail-là revient aux historiens, aux universitaires de Sonfonia. Qu’ils recherchent, écrivent et enseignent au grand public notre histoire. Qu’ils rendent nos résistants à l’école avant que la France ne nous rende leurs restes. Bokar Biro n’a besoin ni d’être blanchi ni d’être jugé, seulement d’être compris là où il fut. Un peuple qui reçoit un crâne sans savoir la vie qu’il y avait dedans reçoit un os.

Mamadou Alpha

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