L’idée de cette réflexion s’est imposée à moi au cours d’un déplacement pour m’informer sur les modalités de mon propre projet de pèlerinage aux Lieux Saints. C’est lors de ces échanges qu’un interlocuteur marocain, ayant lui-même séjourné en Guinée et observé nos réalités, m’a interpellé sur la singularité de ce qui s’y passe. En mesurant son étonnement face à nos usages, une prise de conscience brutale m’a frappé, réveillant un épisode récent. Lors d’une réunion de famille, je m’étais adressé naturellement à un parent, pourtant moins âgé que moi et de ma génération, revenu depuis peu de La Mecque. Pour avoir omis de précéder son nom du titre de « El Hadj », j’avais vu son visage se fermer, profondément offusqué par ce qu’il considérait comme un manque de respect.
Ce double choc, le regard éclairé d’un témoin extérieur et l’absurdité d’une vexation familiale, met en lumière un malaise bien plus vaste. Il fut pourtant un temps où la piété s’accordait naturellement avec la simplicité de nos affections. Lorsque nos mamans sont revenues de La Mecque, nous avons continué tout naturellement à les appeler avec la même tendresse et la même déférence ancestrale : Nénen Binta, Nénen Mariama, Nénen Diouhé… L’absence du titre « Hadja » ne blessait personne, n’enlevait rien à la valeur de leur voyage et ne remettait nullement en cause le respect qu’on leur devait.
En envisageant mon propre voyage spirituel, cette même exigence s’est imposée à mon esprit et, si je dois l’accomplir, ce sera dans la fidélité stricte à l’esprit de nos parents d’autrefois, qui ont toujours accompli leurs devoirs religieux dans la sobriété, loin de toute foire mondaine et de toute quête de considération sociale.
Pourtant, l’observation de notre société offre aujourd’hui un spectacle bien différent. Chaque année, au retour des vols en provenance de La Mecque, la Guinée s’anime d’une scénographie immuable, avec des réceptions somptueuses, cortèges bruyants, parures éclatantes et bains de foule. Le pèlerinage, cinquième pilier de l’islam conçu comme un exercice d’humilité, de dépouillement et de purification de l’âme, s’est progressivement métamorphosé en une démonstration d’ostentation. Cette dérive a trouvé dans notre pays une intensité unique car, nulle part ailleurs dans le monde musulman, ni même chez nos voisins immédiats de la sous-région, l’accomplissement du pèlerinage ne s’accompagne d’une telle théâtralisation statutaire.
L’ampleur des festivités s’organise bien avant le départ et se prolonge longuement après le retour. Pour l’occasion, les concessions familiales sont entièrement rénovées et repeintes à neuf, devenant les vitrines d’une aisance financière fraîchement exposée. Des sacrifices de grande envergure sont organisés, où le bétail est abattu en quantité pour convier toute la famille et amis proches à de véritables banquets. Ce qui devrait demeurer une démarche intime de demande de pardon et de bénédictions se transforme en un étalage de puissance matérielle.
Dans le passé, nos aïeux accomplissaient ce périple parfois à pied, traversant continents et déserts au prix de sacrifices inouïs, bravant la fatigue et l’incertitude. Lorsqu’ils avaient la grâce de revenir parmi les leurs, ils rentraient dans le silence et la retenue, sans tambours ni trompettes. Leur pèlerinage ne s’accompagnait d’aucune fanfare, il se lisait uniquement dans la profondeur de leur foi, la gravité de leur regard et la transformation morale de leur comportement. Aujourd’hui, comment expliquer dès lors cette mutation où le rite s’efface derrière le paraître ? Au cœur de cette exception guinéenne se trouve l’appropriation obsessionnelle des titres de « El Hadj » et de « Hadja ». L’exigence sociale est devenue telle qu’omettre d’appeler un pèlerin par ce titre est désormais perçu comme une injure ou un affront. Cette quête de prestige a poussé l’absurdité jusqu’à franchir les portes de notre administration républicaine et, la Guinée est l’un des rares pays où l’on voit ces qualifications portées directement sur les pièces d’identité et les actes d’état civil, comme si un acte de foi modifiait la nature juridique du citoyen.
Pourtant, il convient de le rappeler avec une clarté doctrinale absolue : rien de tout cela n’est prescrit dans le Coran. Aucun verset du Livre Saint, aucune tradition prophétique ne demande d’accoler ces termes à son nom, de modifier ses papiers officiels ou d’exiger une déférence particulière. En arabe, Al-Hajj est un simple terme descriptif désignant l’auteur de l’acte, non une distinction honorifique. En exigeant ces titres sous peine d’offense, y compris face à ses aînés, le pèlerin transforme un devoir d’humilité envers le Créateur en un capital symbolique réinvesti dans le jeu social et familial.
Au-delà de ces titres, c’est une forme d’acculturation silencieuse qui s’installe. Dans nos espaces de sociabilité, le réflexe d’emprunter des formules importées efface progressivement la richesse de nos langues. On délaisse la chaleur de nos civilités traditionnelles, telle que le bienveillant « On belke djan » en pular, qui s’enquiert de la paix et du repos de l’autre, pour lui substituer des salutations souvent réduites à des codes de posture comme « alaslamalékoum ». En érigeant ces pratiques déformées en critères ultimes de respectabilité, nous étouffons nos valeurs ancestrales.
Autrefois, la considération accordée à un individu ne s’achetait ni par le coût d’un billet d’avion, ni par la rénovation d’une maison ou l’organisation de banquets. Elle se méritait par la sagesse, la retenue et le service rendu à la communauté.
Le pèlerinage ne peut continuer à servir de prétexte à l’autocélébration matérielle et à l’amnésie culturelle. S’il ne transforme pas l’homme dans sa relation aux autres et dans son humilité au quotidien, le voyage à La Mecque ne reste qu’un déplacement géographique coûteux. Il est temps de sortir de cette grande illusion collective. Dieu ne mesure pas la foi au nombre de boubous neufs, au faste des banquets ni aux mentions portées sur un acte d’état civil. Le Créateur regarde les cœurs, tandis que la société guinéenne s’est condamnée à ne regarder que les apparences. Il nous faut choisir, voulons-nous accomplir un rite pour élever notre âme, ou payer un titre pour rabaisser nos proches ? Si le Hadj devient une médaille d’orgueil, il cesse d’être un acte de foi pour ne devenir que le brevet de notre propre vanité.
Aliou BARRY
Citoyen guinéen et futur pèlerin


