C’est une mort dont le régime camerounais se serait volontiers passé. Alors qu’il espérait tourner la page de la crise postélectorale et de la réélection contestée de Paul Biya pour un huitième mandat, le pouvoir se retrouve rattrapé par la disparition en détention de l’opposant Anicet Ekane. Une mort d’autant plus accablante que les proches de l’opposant n’ont cessé d’alerter sur la dégradation de sa santé et sur l’absence de soins adéquats. Certes, de ce décès, on ne peut guère espérer le soulèvement populaire qui viendra subitement balayer Paul Biya et Cie. Mais il vient néanmoins assombrir davantage l’héritage du dirigeant camerounais, en rappelant les limites d’un système qui peine à garantir les droits les plus élémentaires même à ses adversaires politiques.
La disparition d’Anicet Ekane met en lumière plusieurs réalités dérangeantes pour les autorités camerounaise. D’abord, la fragilité du statut de l’opposant politique au Cameroun. C’est un leurre, un simple vernis. Car le leader du Manidem n’a finalement payé que le prix de son engagement, notamment son soutien à Maurice Kamto, qu’il avait autorisé à se présenter à la dernière présidentielle sous les couleurs de son parti, puis à Issa Tchiroma Bakary. Deux décisions qui témoignaient pourtant d’un sens de l’intérêt général rare dans le paysage politique du continent. Contrairement à nombre d’acteurs qui naviguent entre compromis et ambitions personnelles, Ekane incarnait une conception plus sobre et moins nombriliste de l’action publique.
Un autre point sensible concerne les conditions de détention. Certes, Ekane, âgé de 74 ans et souffrant déjà de certaines pathologies, n’était plus un homme jeune, quoique Paul Biya étant, lui, son aîné de vingt ans. Mais les proches de l’opposant se veulent catégoriques : son état s’est considérablement aggravé en prison. Or le Secrétariat d’Etat à la Défense (SED), où il était détenu, est réputé offrir un traitement « privilégié ». Ce qui laisse craindre le sort réservé aux prisonniers ordinaires, disséminés dans les établissements pénitentiaires aux quatre coins du pays. L’épisode de la confiscation de certains de ses appareils médicaux a contribué à renforcer l’impression d’une prise en charge défaillante, voire indifférente à son état.
Enfin, la mort d’Anicet Ekane interroge sur le rapport du pouvoir camerounais à la dignité humaine. Jusqu’à la veille de son décès, sa famille réclamait son évacuation sanitaire, évoquant un état critique. Les autorités sont restées sourdes à ces appels, comme elles l’avaient été face aux accusations de confiscation d’appareils médicaux, notamment son extracteur d’oxygène. De quoi alimenter les soupçons d’une issue à la limite précipitée ou du moins aggravée par la négligence. Si tel était le cas, cela n’aurait en rien servi Paul Biya. Cette disparition ajoutant un nouveau fardeau à un bilan déjà lourd : 93 ans, huit mandats successifs, une longue liste de violations des droits humains et de pratiques antidémocratiques. Une charge qui éloigne toujours plus le dirigeant camerounais de toute prétention à une place honorable dans l’histoire.
Boubacar Sanso Barry


