Les récents résultats du Recensement Général de la Population et de l’Habitat nous donne une nouvelle photographie de la Guinée. Mais ils livrent aussi un message quant aux enjeux d’inclusion.
“Le Prince ne doit pas craindre de n’avoir pas une population nombreuse, mais de ne pas avoir une juste répartition des biens”. Cette citation de Confucius résume à elle seule les enseignements et les enjeux du Recensement Général de la Population et de l’Habitation (RGPH-4), dont les résultats viennent d’être publiés.
Dans un contexte où notre pays affiche une croissance économique en moyenne soutenue depuis 2015 et dans les 5 prochaines années, les résultats du RGPH-4 montrent que la pression sociale va elle aussi se poursuivre. Pression sur les écoles, les centres de santé, l’eau, les routes, l’emploi des jeunes et les budgets des collectivités. C’est la réalité d’un pays jeune et en transformation rapide. La photographie du RGPH-4 nous oblige à regarder cette réalité en face et surtout à agir.
Les résultats préliminaires indiquent que nous sommes un peu plus de 17 millions d’habitants en 2025, avec un taux de croissance naturel annuel d’environ 3 % sur la longue période 1996-2025. Ce chiffre, à lui seul, change l’échelle des politiques publiques. Il ne s’agit plus simplement de “faire mieux”. Il faut faire plus, plus vite, et de manière plus stratégique.
Le recensement montre également que le pays reste majoritairement rural (61,3 %), tout en s’urbanisant rapidement (38,7 % urbain). En effet, la population urbaine a fortement augmenté, avec toujours une forte concentration à Conakry. Mais cette tendance révèle surtout l’insuffisance d’investissements productifs et sociaux hors de Conakry. Cette inégalité nourrit les défis de tous ordres dans la capitale en alimentant l’exode rurale vers celle-ci.

La Guinée est en train de changer de visage
Un pays qui change de visage doit changer sa façon de budgéter. Le vrai sujet est celui de la pression démographique sur les services publics. Le RGPH-4 confirme que la Guinée est très jeune. Les moins de 15 ans représentent environ 43% de la population, les moins de 35 ans près de 80 %, et la population en âge de travailler (15-64 ans) 53 %. C’est une force, mais c’est aussi une nécessité impérieuse non seulement de créer de la richesse, mais aussi de mieux la partager. Les chiffres nous révèlent aussi un ratio de dépendance total d’environ 88,6 dépendants pour 100 personnes de 15-64 ans. C’est élevé et surtout montre en filigrane le poids sur les femmes sur qui le bien-être de nos familles repose quasi-exclusivement.

Une population jeune, cela veut dire : plus de classes à construire et à entretenir ; plus d’enseignants à former et à stabiliser ; plus de soins maternels et infantiles ; plus de centres de santé de proximité ; plus de formation professionnelle utile ; plus d’emplois productifs.
Croissance économique : bonne nouvelle, mais il faut inclure et redistribuer : le budget reste un outil puissant d’inclusion et de redistribution
Une croissance économique supérieure à la croissance démographique est un signal positif. Cela peut soutenir une hausse du revenu moyen par habitant. Est-ce suffisant? Non car ce qui compte c’est le partage des richesses, son équité et ses bénéficiaires. Quelle part de cette croissance est traduite en recettes publiques, qui à leur tour deviennent des services publics effectivement délivrés à temps et dans la qualité requise?
Le budget demeure l’outil puissant au service de l’inclusion. Un budget voté est une intention. Un budget exécuté est un résultat administratif et financier. Un service public rendu est un résultat pour le citoyen et l’économie. Entre ces trois éléments, il y a toute une chaîne codifiée. C’est souvent dans cette chaîne que se perd l’impact. Pour des secteurs tels que l’éducation et la santé, le vrai débat n’est pas seulement l’allocation des ressources, mais l’exécution des budgets et les résultats en termes de services publics rendus.
Le RGPH-4 nous donne aussi une alerte utile : l’infrastructure ne vaut que si elle fonctionne.
Le recensement met en évidence un stock important d’infrastructures socio-économiques de base, dont des infrastructures éducatives et sanitaires. Ce point est essentiel pour la planification : il ne suffit pas de compter les ouvrages. Il faut suivre leur fonctionnalité, leur maintenance, leur répartition territoriale et leur niveau de service.

Un pays peut inaugurer beaucoup et servir peu, s’il ne finance pas la maintenance, les intrants et les équipes de première ligne. C’est souvent là que se joue la confiance des citoyens.
Trois chantiers concrets
Tout d’abord, pour les décideurs, il faut continuer à publier les données d’exécution de façon simple, régulière et lisible, par secteur (éducation, santé, eau, agriculture) : budget voté, engagé, ordonnancé, payé, exécuté. Ensuite, protéger les dépenses de première ligne (intrants, maintenance, supervision, logistique, fonctionnement de base). Enfin, territorialiser les arbitrages budgétaires, car une allocation uniforme dans un pays non uniforme produit des inégalités entre les citoyens.
Pour les citoyens, le débat public peut gagner en qualité si nous posons tous, plus souvent, les bonnes questions: combien a été budgété ? Combien a été réellement payé ? Où l’argent est-il allé ? Qu’est-ce qui fonctionne mieux qu’avant ? Qu’est-ce qui ne fonctionne toujours pas – et pourquoi ? Ce ne sont pas des questions contre l’État. Ce sont des questions pour améliorer l’État. L’Afrique du Sud a depuis longtemps mis en place un centre d’appel pour ce type de questions, de dialogue et de redevabilité. La Guinée pourrait s’en inspirer.
Passer du chiffre à la preuve
La Guinée dispose d’atouts considérables. Notre pays peut croître, attirer des investissements et mobiliser davantage de recettes. Mais la prochaine étape – la plus importante – est de prouver que la croissance devient une meilleure école, un meilleur centre de santé, une meilleure capacité de l’État à agir, et une amélioration concrète du quotidien de nos concitoyens.
Malado Kaba, ancienne ministre de l’Economie et des Finances


