A Conakry, les coupures d’électricité perturbent une nouvelle fois le quotidien des travailleurs, des artisans et des petits entrepreneurs. En ce mois d’août, alors que l’hivernage est pleinement installé et que les pluies se multiplient, le courant électrique, lui, continue de jouer aux abonnés absents dans plusieurs quartiers de la capitale. Dans les ateliers de couture, les espaces informatiques et les petits commerces, les machines s’arrêtent, les commandes prennent du retard et les revenus s’amenuisent.
Cette situation soulève une question : comment expliquer que les délestages continuent de perturber aussi fortement les activités économiques à Conakry, y compris pendant une période où les pluies sont censées favoriser les conditions de production hydroélectrique ?

A CBA Sud, Mamadou Falilou Barry, informaticien, assure notamment des formations et des prestations nécessitant l’utilisation de plusieurs équipements électriques. Dans son atelier, certaines commandes sont suspendues faute d’électricité.
« D’abord, ici, le délestage du courant me fatigue tellement. Et je vous montre les preuves. Vous voyez, il y a des maillots ici que je dois décorer. Il y a des maillots ici que je dois presser et ceux-ci vont jouer aujourd’hui. Vous voyez, les machines sont toutes en sèche, il n’y a pas de courant. Et j’ai même des brochures que je dois confectionner et ils doivent avoir ça plus tard demain dimanche parce que c’est pour des cours et malheureusement il n’y a pas le courant. Ça me fatigue », témoigne-t-il.
Pour ce jeune entrepreneur, les coupures ont un impact direct sur sa clientèle et, par conséquent, sur ses revenus. Lorsqu’il ne peut pas travailler, il est contraint de renvoyer certains clients, au risque de les voir se tourner vers d’autres prestataires disposant d’électricité.

« S’il y a le courant, là je suis satisfait, les clients viennent, je résous leur problème. S’il n’y a pas le courant, est-ce que les clients peuvent venir ? Ce serait impossible. Quand tu m’appelles : “Monsieur, j’ai un problème”, je dis : “Il n’y a pas le courant”. Imaginez, je perds des clients, ils vont aller partout où il y a le courant », explique Mamadou Falilou Barry.
Son activité repose largement sur des équipements électriques : machine de presse, machine de découpe, imprimantes et autres appareils nécessaires à ses prestations. Lorsque le courant est interrompu, l’ensemble de son atelier se retrouve pratiquement paralysé.
« J’ai la machine de presse qui est là, qui permet de faire la décoration des maillots. Et j’ai ma machine de découpe qui est là, qui permet de faire la découpe pour pouvoir coller sur les maillots. Vous avez vu, hier j’ai pu faire sur d’autres maillots, mais malheureusement je n’ai pas terminé. Et j’ai mes imprimantes qui sont toutes en sèche. Vous les voyez ? Et ma machine est de l’autre côté pour la formation. Donc avec tout ça, avec la coupure du courant, c’est difficile de pouvoir travailler », ajoute-t-il.
Face à ces interruptions répétées, les solutions alternatives restent hors de portée pour certains travailleurs. Cet informaticien affirme notamment ne disposer d’aucune autre source d’alimentation électrique pour maintenir son activité lorsque le courant est coupé.
A quelques mètres de là, le constat est similaire dans un atelier de couture. Ousmane Bah travaille avec deux apprentis. Lorsque l’électricité disparaît, les machines s’immobilisent et l’activité s’arrête.

« Nous avons assez de difficultés sans le courant électrique. Toutes mes machines sont dépendantes du courant électrique et aucune d’entre elles ne peut être chargée pour fonctionner après sans le courant », explique-t-il.
Le couturier affirme avoir accumulé du retard dans plusieurs commandes en raison des coupures successives.
« Par exemple, moi j’ai des broderies ici que j’ai entamées depuis hier que je n’ai pas pu terminer parce qu’hier le courant est parti le matin pour ne revenir qu’à 18 heures. D’habitude je rentrais à 19 heures, mais comme je n’ai pas pu travailler toute la journée, je me suis dit de faire le travail. À peine entamé, le courant est reparti aux alentours de 22 heures. J’ai fermé l’atelier puis je suis rentré chez moi. Ce matin, j’ai recommencé et même pas 30 minutes, le courant est reparti », relate-t-il.
Au-delà du retard dans la production, les coupures compliquent également les relations entre les prestataires et leurs clients. À Conakry, de nombreuses commandes de vêtements sont liées à des événements dont les dates sont difficiles à modifier : baptêmes, mariages ou voyages. Un retard de quelques heures peut donc avoir des conséquences importantes.
« Il y a des clients qui peuvent nous comprendre mais d’autres non ! Parce que vous savez, ici à Conakry, les gens cousent sauf quand ils ont un programme ultra proche. C’est soit un baptême, un mariage ou un voyage. Si ça trouve que nous n’avons pas fini, ça les pénalise », poursuit Ousmane Bah.
Le problème devient encore plus difficile à gérer lorsque l’électricité est disponible dans le quartier du client, mais pas dans celui de l’artisan.
« Il y en a d’autres avec lesquels nous n’habitons pas les mêmes quartiers qui ne nous comprennent pas et qui peuvent simplement dire : “Les couturiers sont des faux types”. Si ça trouve qu’il y a le courant chez eux et qu’ils nous appellent et… »

Pour ces travailleurs, le délestage n’est donc pas une simple gêne du quotidien. Il touche directement leur capacité à produire, à honorer leurs engagements et à gagner leur vie. Et le paradoxe est saisissant : en pleine saison des pluies, période où l’hydroélectricité devrait normalement bénéficier de conditions plus favorables, Conakry continue de subir des coupures qui mettent à l’arrêt une partie de son économie informelle.
Dans les ateliers, chaque heure sans courant représente une commande retardée, un client mécontent et parfois un revenu perdu. Pour les petits entrepreneurs, la question n’est plus seulement de savoir quand l’électricité reviendra, mais combien de temps encore ils pourront supporter de travailler dans ces conditions.
Thierno Amadou Diallo


