22 août 2017 – 22 août 2026 : on croirait à s’y méprendre à un anniversaire. Mais non, ce sont deux dates distinctes, neuf ans d’intervalle, pour un même drame sur un même site : l’éboulement de la décharge de Dar-es-Salam. Une seule nuance de taille, cependant : le bilan de la tragédie de cette année est infiniment plus lourd. Sans doute le sort a-t-il voulu nous punir pour notre amnésie collective et notre fâcheuse incapacité à tirer les leçons de nos propres drames. Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans le deuil que vit aujourd’hui le pays, avec la perte d’une trentaine de nos compatriotes, emportés par cette incroyable propension que nous avons à laisser se reproduire, sous nos yeux, catastrophes, calamités et autres désastres.
A la suite des fortes pluies qui se sont abattues sur Conakry dans la nuit de samedi, nous nous sommes tous réveillés dimanche avec la sombre nouvelle d’un nouvel éboulement survenu à la décharge publique de Dar-es-Salam, désormais rattachée à la commune de Gbessia. Cette même décharge qui, à pareille date en 2017, avait déjà été le théâtre d’un drame similaire.
Neuf ans après, nous avons donc eu droit aux mêmes scènes : des mères de famille étreintes par la douleur d’avoir perdu, en une seule nuit, leurs enfants et leur mari ; les récits apocalyptiques de rescapés encore traumatisés ; et ces nombreux corps que les services de la Protection civile se sont employés, tout au long de la journée, à extraire des amoncellements de déchets, avec, en toile de fond, cet insoutenable décompte macabre qui n’en finissait plus de s’alourdir. D’abord 14 morts, puis 18, puis 20, puis 22, avant de s’établir, aux alentours de 16 heures, à 30 disparus, selon le bilan communiqué par le gouvernement.
Une indignation circonstancielle
Trente disparitions qui indignent aujourd’hui tout le monde. Tout à coup, chacun se dit affecté… ou du moins feint de l’être. Car, très franchement, si nous étions aussi touchés que nous le prétendons, ce drame ne se serait pas reproduit, et ces vies n’auraient pas été fauchées. Nous avons eu neuf ans pour agir. C’est plus qu’il n’en fallait.
Mais au lieu de cela, citoyens et autorités confondus, nous nous sommes contentés de nous tourner les pouces. Quand les uns campaient sur leurs positions avec une résistance obstinée, les autres passaient leur temps à promettre, puis à menacer. S’il est vrai que les riverains de cette décharge à haut risque avaient pleinement conscience du danger qu’ils encouraient en refusant de quitter les lieux, et ce, malgré de nombreuses campagnes de sensibilisation et d’alerte, force est aussi de reconnaître qu’en dehors de promesses sans lendemain, les autorités guinéennes, hier comme aujourd’hui, n’ont jamais véritablement fait de l’évacuation de cette décharge une priorité. Au-delà d’engagements sans cesse recyclés, il n’y a eu, dans les faits, presque rien. A la veille de chaque saison des pluies, on se contentait de renouveler les mêmes promesses.
D’ailleurs, jeudi dernier encore, le ministre en charge de l’Assainissement, Aboubacar Camara, accompagné de plusieurs collaborateurs, s’était rendu sur le site pour annoncer l’imminence des travaux de démantèlement de la décharge. Mais c’était déjà, sans doute, trop tard. C’est du moins ce que nous enseigne le drame que nous vivons aujourd’hui.
Les victimes, boucs émissaires commodes
C’est d’ailleurs pourquoi, depuis la survenue du drame, on perçoit une petite musique tendant à faire des victimes elles-mêmes les boucs émissaires de la catastrophe. Chacun y va de sa formule toute faite : si le drame est arrivé, ce serait parce que les populations ont refusé de quitter les lieux.
L’argument n’est pas totalement infondé. Mais venant d’un Etat, ce prétexte demeure singulièrement léger. Car non, la résistance, même obstinée, de certains citoyens ne saurait justifier l’absence d’actions concrètes de sécurisation des populations. Mieux encore : un responsable, ça assume ses manquements, ça ne se défausse pas sur les victimes de son inaction.
Le sursaut et le changement attendus de nous sont à la fois cruciaux et indispensables. Car notre réaction face à nos drames détermine, en grande partie, le statu quo, voire la régression dont nous pâtissons collectivement. Qu’il s’agisse des accidents que nous enregistrons semaine après semaine sur nos routes, des incendies qui consument aussi bien nos domiciles que nos boutiques et magasins, ou encore des éboulements comme celui de ce week-end, ou celui survenu il y a un an à Manéah, nous devons savoir en tirer les bons enseignements. Cela suppose d’enquêter, d’établir les responsabilités, de corriger les erreurs et de sanctionner les défaillances. C’est à ce seul prix que nous parviendrons à éviter la reproduction de ces tragédies qui tendent, hélas, à devenir une caractéristique de notre pays.
Boubacar Sanso Barry


