« Tolérance zéro pour les changements de pouvoir anticonstitutionnels » ! L’ambition affichée par le nouveau président de la Commission de l’Union africaine (UA), lors du 39ᵉ sommet de l’organisation tenu ce week-end, est-elle authentique ? Rien n’est moins sûr. Deux hypothèses se présentent. Soit le Djiboutien Mahmoud Ali Youssouf fait preuve d’une certaine naïveté, soit il s’agit d’une déclaration de pure forme, destinée à satisfaire au rituel diplomatique et à se donner bonne conscience. En l’état actuel de la gouvernance dans de nombreux pays africains, il est non seulement utopique d’envisager la fin des coups d’État, mais encore plus illusoire de penser que l’Union africaine puisse en être l’artisan. L’institution panafricaine, déjà en proie à de multiples défis, peine à y faire face, d’autant qu’elle traverse une crise de légitimité : sa pertinence même faisant l’objet de débats parmi de nombreux Africains.
Comment expliquer un tel décalage ? Comment les dirigeants réunis au dernier sommet de l’UA peuvent-ils se contenter de déclarations aussi éloignées des réalités du terrain ? Certes, les changements anticonstitutionnels de pouvoir figurent parmi les préoccupations majeures actuelles du continent. Mais peut-on sérieusement croire que de simples incantations, érigées en slogans, suffiront à relever un défi aussi structurel ?
L’ambition paraît d’autant plus anachronique que l’Union africaine détourne souvent le regard lorsque se mettent en place les conditions propices aux putschs, qu’ils soient militaires ou constitutionnels d’ailleurs. Ainsi, lorsque certains dirigeants multiplient les mandats au mépris des principes démocratiques les plus élémentaires, l’UA brille par sa discrétion. Les silences observés face aux révisions constitutionnelles opportunistes ou aux élections contestées nourrissent l’idée d’une institution sélective dans ses indignations.
Comment, dès lors, l’Union africaine peut-elle opportunément s’ériger en gendarme anti-coups d’Etat, alors que sa réaction a parfois tardé ou manqué de vigueur face aux crises post-électorales ? Par quel miracle espère-t-elle voir disparaître les coups d’Etat, quand les violations des droits humains et des libertés fondamentales sont rarement sanctionnées avec fermeté ? Comment exiger la stabilité institutionnelle quand, dans de nombreux pays, la gestion des richesses nationales obéit à des logiques étrangères à l’équité et à l’intérêt général ?
Une chose devrait pourtant s’imposer : la fin des coups d’Etat ne se décrète pas. Elle constitue l’aboutissement d’un processus politique et institutionnel. Cela suppose d’attaquer à la racine les causes profondes des ruptures constitutionnelles : gouvernance opaque, exclusion politique, corruption, inégalités persistantes, instrumentalisation des institutions.
Sans cette remise en question structurelle, toute proclamation de « tolérance zéro » restera un vœu pieux. Et l’Union africaine continuera de combattre les coups d’Etat à coups d’incantations. Au risque de continuer à brasser du vent et à se décrédibiliser encore et encore.
Mais en réalité, c’est à chaque dirigeant de faire son examen de conscience. Dénoncer sans cesse les lacunes de l’Union africaine revient à masquer les responsabilités individuelles. Or, les tares de l’institution ne sont rien d’autre que la somme des manquements imputables à chacun de ses dirigeants. En fin de compte, c’est chaque président qui se trouve interpellé. Car si chacun consentait à respecter les règles du jeu démocratique et à se montrer à la hauteur des responsabilités qui lui sont confiées, nombre de dérives seraient, par ricochet, résorbées, y compris les coups d’Etat, qu’ils soient constitutionnels ou militaires.
Boubacar Sanso Barry


