Que s’est-il réellement passé ce mercredi 26 novembre à Bissau ? S’agit-il d’un coup d’Etat dont le président Umaro Sissoco Embaló serait une victime authentique de bout en bout ? Ou bien d’une mise en scène soigneusement préparée pour lui permettre de conserver le pouvoir envers et contre les résultats du scrutin du dimanche dernier ? A ce stade, difficile d’écarter l’une ou l’autre hypothèse, tant les zones d’ombre et les incohérences abondent. Il n’est d’ailleurs pas exclu que si manipulation il y a eu, le scénario ait fini par échapper à son auteur.
Ce jeudi 27 novembre, devaient être proclamés les résultats de la présidentielle. A propos, depuis deux jours, les camps du président sortant, Embaló, et celui de son principal challenger, l’indépendant Fernando Dias da Costa, revendiquaient chacun la victoire. C’est donc dans ce climat de tension extrême qu’est survenue, à la surprise générale, l’annonce du « coup d’Etat ». Et de quelle manière ! Après des coups de feu entendus autour du palais présidentiel aux environs de midi, c’est le chef de l’Etat lui-même qui, très calmement, annonce via son téléphone à nos confrères de Jeune Afrique et de France24 qu’il a été arrêté. Etrange, non ? Des putschistes qui s’emparent d’un président en exercice, mais le laissent annoncer lui-même sa capture, rassurer sur son traitement et donner le nom des autres responsables arrêtés… Une singularité dans l’histoire des coups d’Etat.
Deux options s’imposent alors : soit cette histoire tient de la farce mal ficelée, soit ceux qui prétendent tenir le pays entre leurs mains se distinguent par un amateurisme affligeant.
Les curiosités ne s’arrêtent pas là. L’arrestation des opposants Domingos Simões Pereira et Fernando Dias da Costa, dans la foulée, constitue une autre anomalie. Les putschistes, en général, cherchent plutôt à ménager l’opposition, au moins dans les premières heures. S’y ajoute l’ordre soudain donné aux médias de suspendre leurs programmes, comme pour couper court à toute analyse susceptible de dévoiler les contradictions du récit officiel. A cela s’ajoute l’argumentaire pour le moins fumeux des auteurs du putsch : selon les « renseignements généraux », le coup d’Etat serait une réponse à un prétendu plan visant à « déstabiliser le pays avec l’implication de barons de la drogue » et à l’« introduction d’armes pour changer l’ordre constitutionnel ». Une rhétorique qui ressemble étrangement à celle d’Embaló lorsqu’il évoque ses adversaires.
Reste un fait : le Haut Commandement pour la restauration de l’ordre, une structure obscure, manifestement pilotée par le général Denis N’Canha, a annoncé la destitution d’Embaló. Mais là encore, la confusion domine. Difficile de ne pas relever que jusqu’à récemment au moins, le président bissau-guinéen semblait entretenir des relations plutôt cordiales avec l’armée, ce qui rend l’opération encore plus énigmatique.
Au final, il n’est pas impossible qu’Embaló soit bel et bien renversé. Mais du moins au début de la journée, plusieurs signes laissaient transparaître une proximité troublante entre le président et ceux qui prétendaient l’arrêter. Une chose est sûre : lorsqu’on choisit de danser avec le diable, on ne peut s’étonner de finir brûlé.
Boubacar Sanso Barry


