Faut-il désormais se résoudre à accepter les événements tels qu’ils se présentent en Guinée-Bissau : un processus électoral quasiment achevé mais aujourd’hui caduc, et un pays retombant une fois de plus sous la coupe de l’armée ? Ou doit-on encore espérer quelque chose de la médiation annoncée par la CEDEAO ? Etonnamment, les réponses à ces questions semblent dépendre davantage d’un homme : le président supposé victime du putsch, Umaro Sissoco Embaló, dont le rôle et le statut apparaissent plus confus que jamais dans les derniers soubresauts que vient de connaître son pays.
Tard dans la soirée du jeudi 27 novembre, au lendemain du coup d’Etat, les autorités sénégalaises ont annoncé l’arrivée d’Embaló à Dakar. En contact avec les nouvelles autorités de Bissau, le président du Sénégal aurait obtenu la libération du chef de l’Etat renversé. Mais cette « libération » était-elle réellement un enjeu ? Rien n’est moins sûr. Car de nombreuses zones d’ombre persistent : Embaló était-il véritablement détenu, ou simplement mis à l’écart avec son propre assentiment ? Les incohérences relevées le jour du putsch sont en effet désormais renforcées par la proximité troublante entre le président déchu et ceux qui l’auraient renversé. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir que la quasi-totalité des nouveaux maîtres du pays, à commencer par le général Horta N’Tang, chef d’état-major de l’armée de terre, sont décrits comme des proches notoires d’Embaló. Le général N’Tang qui a d’ailleurs prêté serment jeudi comme nouveau dirigeant de fait du pays et chef de la junte.
Pour l’heure, les militaires avancent vers un horizon qu’eux seuls semblent connaître. Ils annoncent vouloir diriger durant un an, une durée que personne ne prend réellement au sérieux tant on sait que les durées des transitions ont tendance à s’étirer indéfiniment. La CEDEAO, elle, paraît décidée à agir, mais avec prudence. Echaudée par les échecs subis au Mali, au Burkina Faso ou au Niger, elle avance à pas mesurés. Lors d’un sommet virtuel tenu jeudi, ses dirigeants ont condamné fermement le coup d’Etat, mais se sont gardés de brandir la menace de sanctions ou d’intervention militaire, un réflexe désormais contre-productif. A ce stade, seule une mission de médiation est prévue.
Cette approche mesurée peut-elle porter ses fruits ? L’avenir le dira, mais rien n’est perdu. La Guinée-Bissau n’est ni le Mali, ni le Burkina, encore moins le Niger. Il s’agit d’un petit pays. Si le Sénégal joue pleinement le jeu de la CEDEAO, un compromis pourrait être trouvé avec les hommes du général Horta N’Tang. A défaut d’obtenir un retour immédiat des militaires dans les casernes ou une restauration du processus électoral, on peut déjà envisager de négocier un raccourcissement de la Transition.
Encore faudrait-il, pour cela, accepter une réalité dérangeante : Embaló apparaît bien davantage comme le parrain politique des putschistes que comme leur victime. Qu’il ait quitté le pays n’est peut-être pas une mauvaise nouvelle. Cela pourrait même offrir un espace de négociation que n’autorisait plus sa présence ambiguë à Bissau.
Si la diplomatie parvient à dénouer cette crise, tout le monde y gagnerait. La Guinée-Bissau, d’abord, qui pourrait reprendre son difficile chemin vers une stabilité politique enfin durable. La CEDEAO, ensuite, qui décrocherait un succès dont elle a grand besoin après les critiques accumulées ces dernières années — et qui lui permettrait, surtout, d’éviter une nouvelle transition dans l’un de ses Etats membres. Un enjeu d’autant plus crucial que les transitions sahéliennes l’ont déjà fragilisée et privée de trois de ses poids lourds.
Boubacar Sanso Barry


