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Macron et l’Afrique : la fin de la posture, le début de l’apprentissage

Alors que le sommet Afrique‑France se tient à Nairobi, la présidence Macron s’achève sur un paradoxe : vouloir rompre avec la Françafrique tout en demeurant prisonnière d’un imaginaire de puissance que l’Afrique, désormais, refuse.

En participant au sommet économique Afrique‑France de Nairobi, Emmanuel MACRON, boucle un cycle commencé il y a près de neuf ans, à Ouagadougou. Ce dernier grand rendez‑vous africain de sa présidence est aussi le reflet de ses ambitions de départ : tourner la page de la Françafrique, refonder une relation d’égal à égal avec le continent, miser sur la jeunesse et l’innovation plutôt que sur l’armée et les tutelles politiques.

Mais à l’heure du bilan, la promesse de rupture se heurte à la réalité d’un désenchantement. Le président français aura amorcé une transition sans parvenir à lui donner une cohérence durable. De l’enthousiasme des débuts à la crispation des dernières années, sa politique africaine dessine moins une refondation qu’un long apprentissage, parfois lucide, souvent contrarié.

Une promesse de génération

Comme beaucoup, j’ai vu dans le discours de Ouagadougou, en novembre 2017, une inflexion historique : un président français parlant à des étudiants africains sans condescendance, assumant la mémoire coloniale, refusant la logique des « grands frères ». C’était plus qu’un exercice de communication : l’affirmation d’un partenaire prêt à remettre en cause son statut d’ancienne puissance tutélaire.

Ce discours marquait aussi l’entrée de la France dans une ère où la compétition d’influence sur le continent ne passe plus par l’armée ni par la morale, mais par la culture, l’économie et la circulation du savoir. Emmanuel Macron misait sur la jeunesse, le numérique, les industries créatives, les mobilités universitaires ; autant de domaines où la France pouvait exister autrement qu’en protectrice soupçonneuse.

Cette ambition rejoignait l’attente d’une génération africaine urbaine, éduquée, connectée, qui ne voulait ni nostalgie coloniale ni rejet systématique. Mais l’enthousiasme initial s’est vite fissuré.

Les désillusions du Sahel

C’est dans le Sahel que la réalité a rattrapé la rhétorique.
Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont transformé le discours de coopération en confrontation ouverte. L’opération Barkhane, symbole d’un engagement « au service des Africains », a fini par cristalliser la colère contre une présence perçue comme imposée.

Paris n’a pas su entendre à temps le basculement des opinions publiques, ni mesurer à quel point la jeunesse malienne ou burkinabée rejetait la logique d’une assistance sécuritaire. Le départ des forces françaises a marqué un basculement géopolitique mais aussi psychologique : pour la première fois depuis les indépendances, la France s’est trouvée chassée de régions qu’elle considérait comme son cœur d’influence.

Le vide laissé a profité à d’autres : Russie, Turquie, Chine ou Émirats. Macron avait voulu « décoloniser les imaginaires” », le Sahel, lui, a décolonisé la relation franco‑africaine, mais de manière brutale, dans la rupture et la défiance.

Le pari d’un déplacement vers l’Est

En observateur de cette recomposition, je comprends le choix de Nairobi pour le dernier sommet Afrique‑France : il incarne le virage vers une Afrique anglophone, économique et innovante, qui regarde vers l’avenir plutôt que vers le passé colonial.

Ce basculement est stratégique : tandis que le Sahel s’éloigne, l’Afrique de l’Est et l’Afrique de l’Ouest côtière deviennent les nouveaux relais de la diplomatie française. Le Kenya, le Ghana ou le Nigeria offrent un autre visage du continent : jeunes, dynamiques, moteurs de la transition énergétique et du numérique.

Il y a là un changement de méthode perceptible : parler partenariats, entreprises et climat plutôt que bases militaires et aide publique. Mais cette mutation repose sur le dynamisme du secteur privé plus que sur une doctrine politique claire. La France avance, certes, mais sans véritable narration nouvelle partagée avec ses partenaires africains.

Les batailles du récit et de la mémoire

La culture est le champ où Macron aura agi avec le plus de constance : restitutions d’œuvres d’art, reconnaissance du passé colonial, création de programmes franco‑africains dans les industries culturelles. Ces initiatives, inédites, ont tenté de concilier lucidité historique et ouverture.

Mais la bataille symbolique ne se gagne pas dans les musées. Pour beaucoup d’Africains, la France demeure prompte à donner des leçons et lente à reconnaître la symétrie des regards. Derrière le discours d’égalité, l’asymétrie des moyens et des réflexes perdure.

L’impossible refondation

La politique africaine de Macron illustre la difficulté de passer d’une puissance à une présence. La Françafrique est morte, mais rien n’a véritablement pris sa place. Les réseaux anciens ont survécu, pendant que les sociétés africaines ont, elles, pris leur indépendance intellectuelle et diplomatique.

Macron a perçu cette évolution sans réussir à l’accompagner. Entre le ton du partenaire et le réflexe du protecteur, la diplomatie française a oscillé sans stabilité. Ses efforts de modernisation ont souvent été rattrapés par les ambiguïtés structurelles de la relation.

L’Afrique post‑macronienne

Ce qui s’achève à Nairobi, c’est moins un programme qu’un paradigme. Le centre n’est plus à Paris : la politique africaine se joue désormais à Addis‑Abeba, Nairobi, Abuja ou Kigali. La question n’est plus celle de « la politique africaine de la France », mais celle de « la place de la France dans la politique africaine ».

C’est peut‑être là, paradoxalement, le principal legs de Macron : avoir contraint la France à accepter de n’être qu’un acteur parmi d’autres, et à comprendre que l’influence se bâtit désormais dans l’horizontalité, non la tutelle.

Apprendre à être un partenaire

En refermant ce cycle, Emmanuel Macron aura poussé la France à entreprendre un apprentissage collectif : apprendre à écouter, à co‑construire et parfois à s’effacer. Les mots ont changé : on parle de « coalitions », de é « solutions africaines », de « coopérations équilibrées ». Reste à transformer le vocabulaire en actes.

Si la France parvient à cette modestie stratégique, alors peut‑être que la rupture, annoncée mais inaccomplie, portera ses fruits sous d’autres présidences.

Aliou Barry,
Chercheur en relations internationales, spécialiste des questions de défense, de paix et de sécurité en Afrique. Il dirige le Centre d’analyse et d’études stratégiques (CAES) de Guinée.

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