Le phénomène de fuite des cerveaux prend une ampleur inquiétante. De plus en plus de jeunes Guinéens fraîchement ou longtemps diplômés n’aspirent qu’à une chose : quitter leur pays. Ils sont médecins, ingénieurs, journalistes, enseignants ou juristes, sociologues, formés dans les universités guinéennes, mais dont les espoirs d’une vie décente s’évanouissent dès le diplôme en poche. Pour eux, l’exil devient moins un choix qu’un impératif de survie.
Mamadou Hady Diallo, infirmier d’État diplômé depuis un an, incarne parfaitement cette nouvelle génération sans illusions. Il affirme sans détour « Ce n’est pas facile pour un jeune diplômé de mener une belle vie en Guinée. Le chômage est massif. L’État ne crée pas d’emplois, il n’y a pas d’investissements dans les secteurs qui pourraient nous embaucher », dit-il. Pour lui, la situation est claire : les dés sont pipés dès le départ.
En Guinée, le taux d’emploi atteint 52 %, selon l’Observatoire national du travail, tandis que le chômage varie entre 4,5 % et 5,8 %, une situation qui se détériore d’année en année. En plus du chômage endémique, Mamadou Hady pointe du doigt l’instabilité politique chronique, la montée de l’insécurité et un climat économique vicié par le népotisme et l’ethnocentrisme. « Même quand tu veux investir, tu n’es jamais à l’abri. Le banditisme augmente, les arrestations arbitraires aussi. Tu ne sais jamais de quoi demain sera fait », confie-t-il avec amertume.

Comme lui, ils sont des milliers à envisager l’exil comme seule échappatoire. Certains empruntent les voies régulières, d’autres, au péril de leur vie, tentent l’aventure clandestine vers l’Europe, à travers le désert et la Méditerranée. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime que plus de 13 000 Guinéens ont tenté de migrer par des routes irrégulières entre 2023 et 2024, et ce chiffre est en hausse constante.
Fodé Ibrahima Bangoura, lui, a réussi à s’installer aux États-Unis après un long parcours semé d’embûches. Journaliste chevronné, il a travaillé pour plusieurs médias guinéens et enseigné dans des écoles. Mais malgré son expérience, il n’arrivait pas à joindre les deux bouts. Il raconte « En Guinée, le journalisme est un métier à risque. Depuis l’arrivée du CNRD, les libertés s’amenuisent. Des médias ferment, des journalistes sont menacés. Et financièrement, c’était la catastrophe », a-t-il soutenu.
La fermeture de plusieurs grandes stations radios et émissions critiques a non seulement appauvri l’espace médiatique, mais aussi provoqué un véritable raz-de-marée de chômage dans le secteur. « Aujourd’hui, si tu veux t’en sortir, tu dois soutenir la mouvance. Tu crées un mouvement de soutien, tu imprimes des T-shirts avec le visage du général, tu fais de la figuration politique. Sinon, tu restes au chômage », a-t-il fait savoir.
Les universités, autrefois sanctuaires d’espoir, deviennent des antichambres de désillusion. Les jeunes savent qu’à la sortie, l’attente d’un emploi stable sera longue, voire vaine. Un phénomène qui n’est pas sans conséquence : la Guinée perd chaque année des milliers de talents formés localement, sans aucune politique publique efficace pour les retenir.
Pendant ce temps, d’autres pays africains, mieux structurés économiquement ou plus stables politiquement, attirent ces jeunes cerveaux. Le Maroc, le Rwanda, le Sénégal ou même certains pays d’Europe de l’Est deviennent des terres d’accueil pour cette diaspora guinéenne en quête d’opportunités.
Face à cette situation, la question reste entière : que fait l’État pour retenir ses enfants ? Pour l’heure, la réponse se fait attendre. Et pendant ce temps, les valises se préparent, les rêves d’ailleurs prennent le dessus. Car en Guinée, pour trop de jeunes, l’espoir réside dans un visa.
Thierno Amadou Diallo


