Pour le Tchad dont la réputation de gendarme sous-régional contre le djihadisme est notoirement, le bilan est inquiétant. Selon les chiffres fournis par la présidence tchadienne elle-même, les islamistes de Boko Haram qui ont mené l’attaque de la nuit de dimanche dans la région du Lac Tchad, dans le sud-ouest du pays, ont fait jusqu’à 40 morts parmi les soldats de la base militaire qu’ils ont ciblée. Alors que d’autres sources locales estiment ce bilan à une soixantaine de victimes et une vingtaine de blessés dans les rangs soldats tchadiens. Mais il y a plus préoccupant : les assaillants qui ont attaqué la garnison qui abritait jusqu’à 200 hommes dans les bandes de 22 heures en ont pris le contrôle jusqu’au petit matin. Ils ont emporté des armes et incendié les équipements qu’ils ne pouvaient pas prendre, dont des véhicules équipés d’armes lourdes. Annonçant une contre-offensive qui serait partie hier lundi à la poursuite des djihadistes, les autorités tchadiennes se veulent rassurantes. Mais quand le pays qu’on suppose le plus outillé contre justement ce type d’attaque qui essuie un tel revers, il est logique de s’en inquiéter.
40 morts…
D’autant que cette attaque intervient, alors que tous les spécialistes tablaient déjà sur l’affaiblissement voire l’extinction du groupe Boko Haram, miné par des divisions internes. Il se trouve en outre qu’il y a peine quatre mois, à la suite de l’opération Lake Sanity 2 lancée en avril dernier par la force mixte multilatérale, les militaires tchadiens faisaient part de pertes importantes infligées aux combattants de Boko Haram. Sous la pression de la Force d’intervention rapide (FIR), une nouvelle unité récemment créée par le président Mahamat Idriss Deby Itno, les terroristes qui n’étaient pas arrêtés se rendaient alors eux-mêmes. En tout cas, telle est la communication triomphaliste que les autorités tchadiennes avaient véhiculée à l’époque. Seulement, comment voudrait-on qu’un groupe qu’on disait littéralement détruit il y a quatre mois, puisse s’autoriser l’audace de s’attaquer à une garnison militaire au point d’entraîner le bilan d’au moins 40 morts ? Même l’effet de surprise qu’on évoque dans le cas de cette dernière attaque ne saurait rendre compte d’un tel paradoxe.
Boko Haram s’est-il renforcé ?
L’annonce de l’attaque de la base militaire du Lac Tchad est si préoccupante que l’armée de Mahamat Idriss Deby ne nous a pas toujours habitués à de tels revers. Les dernières pertes similaires que le Tchad a essuyées de la part du groupe terroriste remontent à mars 2020. A l’époque, l’offensive djihadiste qui ciblait une base militaire de la presqu’île de Bohoma avait fait une centaine de morts. Et c’est pourquoi l’hypothèse de la résurgence du groupe terroriste demeure légitime. En effet, il est très peu probable qu’une attaque de cette ampleur ait été envisagée comme un coup sans lendemain. En 2023, quand il était vraiment fragilisé, Boko Haram avait piteusement fait évoluer sa stratégie en opérant des rapts avec pour finalité d’échanger les otages contre des rançons. Mais là, c’est à croire que les combattants du groupe sont de nouveau prêts au face-à-face avec les troupes tchadiennes. Ce qui suppose qu’ils se sont renforcés aussi bien par rapport à leur arsenal que pour ce qui est de leur effectif. D’ailleurs, les témoins qui se sont exprimés sur la dernière attaque dans le sud-ouest du pays ne cachent pas que les terroristes étaient en grand nombre. Ce qui pourrait expliquer qu’ils aient plutôt facilement pris le dessus sur les 200 occupants de la base militaire.
Ajustements discrets
Tout cela intervenant dans un contexte d’ajustements discrets au sein de l’armée et de l’appareil sécuritaire au Tchad, les autorités ont l’impérieuse nécessité de prendre la juste mesure de la situation. Il ne sert à rien de servir une communication de circonstance. D’autant que le Tchad est une espèce de digue contre la généralisation du terrorisme dans l’ensemble de région sahélienne. En tout cas, il ne faudra pas donner aux partenaires occidentaux qui ont été chassés de là l’opportunité de nous renvoyer à la figure que depuis leur départ, les djihadistes ont pris le contrôle de la région.
Boubacar Sanso Barry