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Laylatoul Qadr en Guinée : les traditions séculaires en ruines

En cette nuit du 15 au 16 mars 2026, la Guinée a célébré Laylatoul Qadr, la Nuit du Destin. Si cet événement demeure un pilier spirituel du Ramadan, le visage de cette célébration a radicalement changé. Entre déclin des rites traditionnels et montée en puissance de nouveaux courants doctrinaux, l’ambiance mystique d’autrefois semble s’effacer au profit d’une pratique plus sobre, mais aussi plus fragmentée.

Il n’y a pas si longtemps, Laylatoul Qadr transformait les mosquées guinéennes en véritables ruches de piété et de solidarité. Dès la rupture du jeûne, les fidèles s’installaient pour une veillée intégrale, apportant leur repas nocturne pour le partager dans une fraternité exemplaire. Le programme de la nuit était alors immuable : lecture intégrale du Coran, invocations collectives et prêches passionnés. Mais l’élément central restait les cantiques islamiques. Ces paroles, qui narraient la grandeur d’Allah, les récits du Prophète Mouhammad (PSL) et les mystères du jour de la résurrection, transportaient les croyants dans une atmosphère de profonde dévotion. C’était l’époque où les aînés, piliers de la foi, guidaient la jeunesse dans une ferveur commune.

Nous avons profité pour faire le constat de quelques mosquées. À Kountia CBA, quartier de la haute banlieue de Conakry, le constat est frappant. À minuit, certaines mosquées affichent encore portes closes. À 1 heure du matin, dans un autre édifice, l’ambiance est surprenante : si l’odeur de la nourriture flotte dans l’air, l’activité se concentre davantage sur la logistique culinaire que sur les chants liturgiques d’antan. À l’intérieur, la direction de la prière est confiée à la jeunesse. Nous y avons vu un adolescent de moins de 15 ans diriger une foule de fidèles, poursuivant le cycle de prières entamé depuis le 20ème jour du Ramadan. Une scène qui se répète dans les troisième et quatrième mosquées visitées : la prière est devenue la seule et unique activité, éclipsant les veillées de lecture et les cantiques traditionnels.

Le changement le plus spectaculaire reste sociologique. Partout, les personnes âgées, autrefois moteurs de cette nuit, sont quasi-absentes. La relève est assurée par une jeunesse fervente, mais dont la pratique diverge radicalement de celle de leurs parents. Ce basculement s’explique par l’influence croissante du wahhabisme et du salafisme en Guinée. Ces courants, qui se disent « réformateurs » et « puristes », gagnent du terrain au détriment de la Tidjania, la confrérie soufie qui dominait traditionnellement le paysage religieux guinéen.

Pour ces nouveaux courants, les cantiques et certaines formes de célébrations collectives sont perçus comme des innovations à bannir, privilégiant une pratique strictement axée sur la prière rituelle. Désormais, Laylatoul Qadr en Guinée n’est plus seulement une nuit de spiritualité, c’est le miroir d’une transition religieuse profonde où les traditions séculaires semblent, peu à peu, tomber en ruines.

Thierno Amadou Diallo

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