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Zéro plastique en Guinée : une décision courageuse qui mérite une stratégie à la hauteur

Le 26 mai 2026, le Ministère de l’Environnement et du Développement Durable publie un communiqué réaffirmant avec fermeté l’application du Décret D/2024/0172/PRG/CNRD/SGG du 21 septembre 2024, portant interdiction totale des emballages et objets en plastique à usage unique en Guinée. À compter du 20 septembre 2026, plus aucune tolérance : la fabrication et la distribution commerciale de ces produits seront définitivement bannies du territoire national.

Je salue cette décision. Sincèrement et sans réserve.

Conakry étouffe sous les sachets. Nos caniveaux en sont saturés. Nos cours d’eau en portent les stigmates. Nos enfants grandissent dans des quartiers où le sol disparaît sous une couche de polyéthylène. Cette réforme est non seulement nécessaire et mais urgente. Le ministre Djami Diallo a raison de hausser le ton, et je l’en félicite.

Mais je veux aussi, en citoyen engagé pour l’entrepreneuriat en Guinée, apporter ma contribution à ce chantier collectif. Le ministre lui-même y invite. Et ma contribution tient en une conviction simple : interdire sans accompagner, c’est condamner sans jugement.

La force du décret et la fragilité de son silence sur les alternatives

Depuis septembre 2024, le MATD réitère l’interdiction à plusieurs reprises. Les communiqués se multiplient. Les appels aux sanctions aussi. Et pourtant, près de deux ans après, les sachets persistent sur les marchés, dans les rues, dans les mains de nos compatriotes. Pourquoi ?

Pas par mauvaise volonté. Pas par défiance. Mais parce qu’interdire sans proposer une alternative accessible et abordable, c’est demander à des gens de respirer sans air. Un commerçant qui emballe ses denrées, une mère qui achète l’eau de ses enfants en sachet à 500 francs, un petit industriel qui emploie cinq personnes dans une unité de production d’eau, tous ces acteurs n’ont pas encore de plan B identifié, formalisé, financé.

« Si l’État pouvait trouver une solution alternative, ce serait une bonne chose. Ce n’est pas facile, mais avec une bonne sensibilisation, beaucoup finiront par y adhérer. Nous sommes dans un pays où la majorité des gens n’ont pas les moyens d’acheter de l’eau en bouteille, alors que les sachets de 500 GNF sont accessibles à tous. » Témoignage d’un citoyen guinéen recueilli par Guinée114, mai 2026

Ce citoyen anonyme dit, en une phrase, ce que beaucoup pensent. La disposition à changer existe. Ce qui manque, c’est la passerelle.

Un tissu économique entier est concerné et il mérite mieux que le silence

Pour mesurer les enjeux réels de cette transition, il faut regarder l’économie du plastique en face, telle qu’elle existe aujourd’hui en Guinée.

Prenons le seul secteur de l’eau en sachet. L’Union des Producteurs d’Eau Minérale de Guinée (UPEMGUI) estime à environ 3 000 le nombre d’unités de production recensées sur l’ensemble du territoire national. Un chiffre lui-même difficile à certifier, puisque le responsable de communication de l’Union reconnaît publiquement que ni l’État, ni l’Union elle-même ne maîtrisent le nombre exact d’unités opérant sur le territoire. Avec une moyenne de cinq employés par unité, ce sont potentiellement près de 15 000 emplois directs qui sont directement exposés à cette transition, sans compter les activités connexes : distribution, conditionnement, transport, vente au détail. Ces emplois sont souvent les seuls revenus de familles entières.

Mais l’eau en sachet n’est qu’un fragment du tableau. Le plastique à usage unique irrigue une chaîne économique bien plus large : les épiceries et marchés qui utilisent des sacs pour emballer les achats des clients, les restaurants et gargotes qui servent dans des gobelets jetables, les pharmacies qui conditionnent leurs ventes dans des sachets plastiques, les petits transformateurs agroalimentaires qui emballent huiles, farines, arachides et condiments dans des films plastiques. À cela s’ajoutent les entreprises industrielles guinéennes qui produisent ou transforment le plastique. Comme Sofamer (Groupe Kallan International), spécialisée dans la fabrication d’emballages plastiques pour l’ensachage d’eau et de lait, avec des unités à Conakry et Kankan, ou encore Topaz Multi-Industries, présente depuis des décennies dans la production de sacs, bouteilles et films plastiques. Ces entreprises sont des employeurs réels, avec des investissements substantiels et des savoir-faire industriels qu’on ne peut simplement effacer par décret.

« Nous plaidons pour l’assainissement du marché sans destruction d’emplois. Des solutions existent pour encadrer le secteur tout en préservant les acquis sociaux. » Porte-parole de l’UPEMGUI, avril 2026.

C’est exactement cette logique que le communiqué du 26 mai, aussi bienvenu soit-il, n’articule pas encore clairement.

Ce que l’Afrique nous enseigne : interdire et accompagner, les deux ensemble

La Guinée n’est pas la première sur ce chemin. Elle peut apprendre des expériences vécues sur le continent, avec leurs succès et leurs limites.

Le Rwanda est la référence incontestable. En 2008, le pays des mille collines bannit les sacs plastiques. Résultat, Kigali est aujourd’hui considérée comme l’une des villes les plus propres d’Afrique.

Mais le Rwanda n’interdit pas seulement : il accompagne la loi d’une taxe environnementale sur les marchandises importées emballées en plastique, d’un programme de collecte obligatoire à la charge des producteurs, et d’incitations à la production locale d’alternatives. La loi exige que fabricants et détaillants mettent en place des mécanismes de collecte et de remise aux filières de recyclage. L’interdiction et l’accompagnement avancent ensemble et c’est précisément pour cela que ça fonctionne.

Le Ghana choisit une approche encore plus structurée. Avec le soutien de la conférence des nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), il élabore la première feuille de route nationale en Afrique de l’Ouest pour réduire les emballages plastiques et rendre les alternatives durables commercialement viables. Cette stratégie aligne les incitations économiques, les marchés publics et les indicateurs de performance avec l’industrialisation locale. Le directeur de projet le formule clairement : « C’est une stratégie de développement, pas une stratégie de gestion des déchets. »

Même au niveau artisanal, des initiatives africaines démontrent que la transition est possible. Au Burkina Faso, la start-up Biobag fabrique depuis 2015 des emballages en papier et permet déjà de remplacer plus de 150 000 sachets plastiques, avec une ambition d’extension vers le Mali et le Niger. Au Ghana, Michael Olusanya met au point un procédé de fabrication d’emballages alimentaires à partir du manioc et de la canne à sucre, locaux, renouvelables, biodégradables. Au Sénégal, une micro-usine transforme les déchets plastiques en meubles et en pavés

En Guinée même, de nombreux jeunes entrepreneurs ont créé des unités semi- industrielles pour la fabrication des emballages en papier biodégradable, en tissu etc. la preuve que des acteurs locaux ont déjà la vision et et la volonté pour faire partie de la solution. Ces entrepreneurs n’attendent pas que l’État leur trace le chemin. Mais ils avancent dix fois plus vite quand l’État leur tend la main.

Trois propositions concrètes pour que l’interdiction devienne une opportunité

Je ne viens pas ici critiquer pour critiquer. Je viens proposer. Voici trois pistes réalistes et adaptées au contexte guinéen.

Première proposition : Appliquer le principe « pollueur-payeur » pour financer la transition

Plutôt que de se limiter à l’interdiction, l’État gagne à instaurer, dans une phase intermédiaire, une taxe environnementale progressive sur la production et les importations de plastiques à usage unique à l’image du mécanisme rwandais. Cette taxe remplit un double objectif : décourager les importateurs de perpétuer leurs pratiques, et alimenter un Fonds de Transition Écologique dédié au financement des alternatives. Les revenus de ce fonds peuvent subventionner les équipements des unités souhaitant migrer vers des bouteilles réutilisables, financer des startups d’emballage biodégradable, et appuyer les jeunes entrepreneurs déjà engagés dans des solutions de substitution.

Deuxième proposition : Créer une filière nationale de transformation du plastique collecté

Le plastique qui circule en Guinée n’est pas seulement une nuisance, c’est une matière première. Des entreprises à travers le continent transforment déjà les déchets plastiques en pavés, en matériaux de construction, en granulés réutilisables. Il existe des initiatives naissantes que l’État peut identifier, référencer, accompagner techniquement et financièrement, pour en faire les piliers d’une filière formelle de collecte et de valorisation. Ce faisant, il ne supprime pas des emplois, il en crée de nouveaux, dans une économie circulaire naissante, portée par les jeunes.

Troisième proposition : Accompagner la reconversion des entrepreneurs du plastique avec un plan structuré

Les entrepreneurs du secteur, petits producteurs d’eau, fabricants d’emballages, jeunes commerçants, ne doivent pas être laissés seuls face à l’échéance de septembre 2026. Un programme de reconversion, co-piloté par le Ministère de l’Environnement, le Ministère du Commerce et l’APIP, devrait proposer à chaque catégorie d’acteurs un diagnostic, un plan de migration vers des formats alternatifs (bouteilles réutilisables, sachets en papier, emballages biodégradables), et un accès facilité au financement. Certains ont des capacités réelles, des équipements, du personnel formé. Ce capital ne doit pas disparaître, il doit se transformer.

La Guinée a l’opportunité de faire de cette interdiction un accélérateur d’entrepreneuriat vert

L’interdiction du plastique à usage unique est, en soi, un acte politique courageux. Dans un pays où les filières informelles sont massives, où les habitudes de consommation sont profondément ancrées, imposer ce changement demande une volonté ferme. Le gouvernement guinéen l’a.

Mais la réussite de cette réforme ne se mesurera pas au nombre de communiqués publiés ni à la sévérité des sanctions annoncées. Elle se mesurera à la capacité des Guinéens à trouver, dans leurs marchés, leurs ateliers et leurs rues, des alternatives réelles, accessibles, abordables. Elle se mesurera aussi à la capacité des entrepreneurs qui vivent du plastique à se réinventer et à rester debout.

Le Rwanda met quinze ans à faire de cette ambition une réalité concrète. La Guinée a l’avantage de pouvoir apprendre de leur expérience, et de celle du Ghana, du Burkina, du Kenya. Elle a aussi une jeunesse entrepreneuriale créative, déjà à l’œuvre sur des solutions alternatives, qui n’attend qu’un signal clair et un appui tangible pour passer à l’échelle.

Ce signal, c’est au gouvernement de le donner, non pas en publiant un nouveau communiqué, mais en lançant un programme concret d’accompagnement de la transition. Interdire, oui. Mais construire le monde d’après, c’est encore plus urgent.

Alpha Mamoudou Danda Diallo

Expert en entrepreneuriat et accompagnement des jeunes entrepreneurs

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