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GOUVERNER PAR FACEBOOK : improvisation gouvernementale et perte de repère, quand les Guinéens deviennent des machines à clics

Février 2022. Les fonctionnaires guinéens et les habitants de Conakry découvrent médusés, une affiche publicitaire à la rentrée de Kaloum. A gauche de l’affiche avec une taille un plus grande, apparaît Mamadi Doumbouya. A droit, on voit Dansa Kourouma, d’un air sage et tout vêtu de lépi. Au milieu, ce message : « Le CNT installé. S.E Colonel Doumbouya. Homme de parole ». Au-dessus de ce message, deux logos. Celui de l’OGP (Office guinéen de publicité) et du Cnrd. Le format du panneau publicitaire, probablement 22m² italien : 750 x 320 cm, n’a pas laissé les gens insensibles. 

Très vite, la propagande est mise en cause sur les réseaux sociaux et le niveau de viralité va contraindre l’auteur de l’affiche à la retirer. On soupçonne alors un certain Mandian Sidibé, ex-journaliste à la moralité douteuse, d’être à la manœuvre. Cette décision de retrait viendrait d’ailleurs du Cnrd qui voulait faire bonne presse aux yeux de l’opinion publique. Dès lors, les internautes guinéens ont compris qu’ils ont un véritable moyen de pression. Il suffit désormais d’un clic et d’une viralité pour faire plier le gouvernement. C’est très exactement ce qui se produit en Guinée depuis février 2022.

Le gouvernement de transition sous influence ? Analyse de comment les réseaux sociaux deviennent des chantres de fabrique de la décision publique dans notre pays…

Leurs actions très souvent qualifiées de populisme, leurs initiatives aventureuses et leurs décisions d’illégitime ou parfois d’incompréhensible, le gouvernement de transition et le Cnrd essuient des critiques tous azimuts. Preuve que la liberté d’expression est quelque part une avancée dont on peut se féliciter en Guinée, fruit des années de lutte sociale et politique, bien que – des signaux faibles commencent à germer-. Les militaires ont le mérite de laisser dire et c’est très appréciable. Cependant, leur manière de procéder laisse présager une gouvernance de l’émotion, bâtie sur les tendances Facebook et Twitter et non sur une stratégie réelle. La science de l’Etat n’est pas encore dans leur vocabulaire, non pas au sens de la sémantique mais de la fabrique de la décision publique. Ils se cherchent et on leur offre l’effet placebo.

Le gouvernement et le défaut d’anticipation

Le mercredi 13 juillet 2022. Le conseil des ministres est interrompu et les ministres priés d’aller curer des caniveaux et d’assainir la ville de Conakry. Une liste a été partagée à la presse où on constate que tous les ministres ont été répartis dans les cinq communes de la capitale. Cette décision brusque et clairement populiste a été prise suite à de nombres post Facebook montrant des artères de Conakry jonchées d’ordures. Une capitale devenue un dépotoir à ciel ouvert. En marge de la fête de Tabaski, une initiative consistant à se faire photographier devant un amas d’ordures a fait tendance. L’initiative est abondamment relayée sur les réseaux sociaux ; comme à son habitude, le Cnrd décide d’entendre les critiques. Une vraie mise en scène digne d’un film de Nollywood débute. On aperçoit Mamadi Doumbouya à Kassa, pelle à la main, en train de se battre contre les ordures. Autour de lui, une armée de militaires l’entoure, comme des figurants dans un sketch. Si le message est noble, l’action est discutable.

Un gouvernement ne se lève pas de son hibernation pour agir. Il commandite un rapport pour comprendre les problèmes ou met en place une commission mixte chargée de lui faire des propositions concrètes. C’est en fonction de ces remontées qu’il va asseoir sa décision. Un peu comme cela se passe dans tous les pays normaux. L’assainissement est un maillon. Il faut impliquer les professionnels et les acteurs de la propreté. Il faut également mobiliser les ressources et sensibiliser les populations à la nécessité de veiller à l’environnement, gage d’une santé durable. En effet, il est inélégant d’interrompre un Conseil des ministres pour donner à voir à la population au lieu de penser une stratégie à long terme. Le gouvernement ne résout pas les problèmes, il fait de l’image et disparaît. A vouloir toujours se faire entendre et avoir l’adhésion de l’opinion publique, on gouvernera dans le très court-termisme sans résultat durable.

Les exemples sont légion. Les réseaux sociaux sont devenus le chantre de la fabrique de la décision publique. C’est à se demander si les guinéens vivent dans une métavers au point de les gouverner sur la base des humeurs et des états d’âmes des décideurs d’une part et des métriques Facebook d’autre part.

Quand le virtuel s’impose dans le réel, la Guinée dans un « #métavers »

Les réseaux sociaux sont souvent un faux miroir moins digne de confiance. La manipulation du nombre d’abonnés, des faux likes et commentaires, des trolls en somme, n’est pas une spécificité russe. En Guinée, le parti RPG AEC est une école du point de vue de la manipulation des masses. Il a bien souvent expérimenté ce système de trolls lors d’échéances électorales comme en 2020. C’est donc une pratique ancrée et il serait sage d’en tenir compte. Le RPG n’est pas seul. L’Ufdg, dont le leader Cellou Dalein apparaît avec des « influenceurs », n’est pas en reste. Beaucoup de ministres du gouvernement ont des jeunes à leur actif promptes à les défendre et à diffuser des messages favorables même si ce n’est pas toujours très reluisant. La nomination récente du directeur de la SEG est un cas d’école. Dès que l’ancien directeur, dans les filets de la Crief, a été démis de ses fonctions, l’actuel directeur a mobilisé une communauté de soutiens autour de sa candidature. Très vite, des post de témoignages accompagnés de sa photo en soutien de sa candidature sont massivement relayés sur le réseau social Facebook. Le Cnrd n’a pas eu le choix. C’est lui qui sera nommé sans aucune surprise. C’est le cas de quelques secrétaires généraux ou encore de certains ministres actuellement en poste.

Or, si certains hauts fonctionnaires de l’Etat sont compétents, au regard de leur parcours universitaire et professionnel en l’occurrence, une grande majorité ne l’est pas. Cette dernière sous-traite son intelligence aux jeunes talents volontairement invisibilisés et qui reçoivent des miettes tous les mois. Le travail censé être accompli est également le fait d’autres personnes. Finalement, la chaîne de décision et de l’action est si longue et complexe que notre administration ne fait pas notre fierté. Le virtuel a pris le dessus sur le réel. Toutefois, il est plus qu’urgent de se passer des réseaux sociaux dans les processus de nomination des cadres et hauts cadres de l’Etat et de primer la compétence et seulement la compétence. Auquel cas, le risque serait de recruter un profil Facebook poussé par les algorithmes et laisser sur la baie les méritant. Car décider sur le seul critère des tendances social media est un cadeau fait à la facilité et aux raccourcis. C’est d’ailleurs le terreau du populisme.

Les pratiques vexatoires des réseaux sociaux et leur influence dans l’espace public

Mamadi Doumbouya quoiqu’on n’en dise est à l’écoute. C’est par ailleurs ce qui le différencie de Moussa Dadis Camara, en son temps agité, surexcité et chauffé à blanc, prêt à bondir sur tous les sujets et à faire du show. Il faudrait que l’homme fort de Conakry oriente sa qualité d’écoute vers les intellectuels et les penseurs. La Guinée a plus que jamais besoin que ses bonnes élites soient entendues et mises à contribution. Pour cela, il faudrait créer un cadre et sortir des petits calculs.

Les réseaux sociaux ne doivent en aucune manière servir de tremplin pour occuper des postes de responsabilité dans les secteurs public et mixte. S’en accommoder alors qu’ils sont quelque part une hérésie des temps modernes n’est pas conseillé.

Sur les réseaux sociaux, il y a de tout. Le côté sombre de ces derniers est peu débattu. N’importe qui peut créer un ou plusieurs profils et y diffuser abondement de messages. L’enjeu est de pouvoir déterminer la sincérité des messages et surtout de savoir si des intérêts étrangers ne sont pas mis en contribution pour influencer les décideurs publics. Il est connu que les puissances étrangères et même les grandes entreprises s’adonnent à ce type de pratiques. En Occident, cela intervient habituellement à l’approche des élections présidentielles. En Afrique et précisément en Centrafrique et au Mali, des puissances étrangères ont participé à polluer le débat public et à orienter les sujets de discussions selon les intérêts qu’elles défendent. C’est le cas de la « guerre informationnelle » entre l’armée française et la Russie en 2021.

Les trolls agissent partout et la Guinée est jusque-là un espace poreux à l’influence. Les citoyens sont peu éduqués et sensibilisés sur la fabrication du consentement, les fakes news et la manipulation de l’information au bénéfice de tiers inconnus. La conflictualité dans l’espace informationnel n’est plus une pratique propre aux seuls initiés. N’importe qui, moyennant une connexion Internet et un ordinateur, peut en être un acteur majeur. Le gouvernement a donc tout à gagner à se concentrer sur une stratégie réelle de gouvernement et de refondation de l’Etat.

Le gouvernement à l’épreuve des tribunaux populaires

Le monde a changé. Les jeunes guinéens ont soif de plus de liberté et d’espace où ils font débattre de l’avenir de leur pays, des endroits soigneusement conçus et pensés pour la dialectique et le contradictoire. En l’absence de ceux-là, le débat se transporte sur les réseaux sociaux et chacun se donne à cœur joie dans le jugement, la condamnation et l’interpellation du gouvernement. D’ailleurs, il apparaît de plus en plus une espèce de bulle d’influence, c’est-à-dire, des profils qui se connaissent, se soutiennent et qui forment une communauté d’intérêt. Ces bulles, anciennement du défunt régime de Condé, se sont transformées en tribunaux pour juger et condamner le gouvernement devant leur prétoire. Seulement, un intérêt mercantile se cache derrière ces rageux. Leurs pages sont monétisées. Ils se voient, selon la direction du vent, critiquer dans le plus grand aveuglement tout ce qui est bien ou mauvais, tout ce qui les échappe et qu’ils ne comprennent pas, pourvu que la fréquentation de leurs pages s’accroisse et le nombre de vues sous leur live grimpe. Une nette distinction est donc à opérer et c’est une preuve parmi tant d’autres qu’il est déconseillé de faire des réseaux sociaux le fondement des nominations et par lesquels viendrait l’orientation de la politique gouvernementale. Le faire est du ressort de l’amateurisme et on n’en a pas besoin en Guinée.

Kossa CAMARA

Consultant en Communication

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