La Tunisie n’a décidément pas de chance ! En effet, comment peut-on inaugurer une période si prometteuse que le printemps arabe, en chassant un leader aussi honni que Ben Ali, et se retrouver à peine dix ans après, pris à la gorge par un dirigeant qui se découvre des réflexes de dictateur à plus de 60 ans ? C’est d’autant plus incompréhensible que celui par la volonté duquel une quarantaine d’opposants, accusés de « complot contre la sureté intérieure et extérieure de l’Etat » et « adhésion à un groupe terroriste », risquent jusqu’à la peine capitale. Des accusations fantaisistes dont l’objectif réel est de tuer jusqu’à l’espoir d’une quelconque contestation dans le pays. Parce qu’aux yeux de Kaïs Saied, le pouvoir se conjugue avec les attributs de la monarchie absolue.
D’une certaine façon, le président tunisien a réussi son pari. Depuis qu’il s’est octroyé les pleins pouvoirs en juillet 2011, Kaïs Saied s’est méthodiquement employé détruire tous les contre-pouvoirs, dans ce pays berceau de la révolution du printemps arabe. Et la preuve qu’il y est arrivé, c’est ce procès qui s’est ouvert hier contre une quarantaine d’opposants qui pourraient se retrouvés avec de lourdes peines, suite à des accusations auxquelles personne ne comprend grand-chose. Surfant sur un nationalisme populiste, il a embarqué une partie de ses compatriotes dont le soutien lui confère la légitimité d’instaurer un autoritarisme qui ne s’accommode d’aucune contestation. Les choses lui ayant été facilitées par le fait que ces dernières années, les droits humains et la démocratie n’ont pas nécessairement la côte, dans un monde plus occupé par les crises en Ukraine et à Gaza.
Mais sans le savoir, les Tunisiens qui cautionnent ces dérives et la communauté internationale qui ne souhaite pas se fâcher avec Kaïs Saied font un mal terrible à la Tunisie. Parce qu’ils contribuent à leur façon à remettre en question les acquis de la révolution du jasmin et aident à réinstaurer exactement les travers qui avaient poussé le peuple à la révolte en 2011. Que chacun se prépare donc au réveil brutal. Parce que la voie sur laquelle le pays est engagé est sans issue. Certes, à l’issue du procès qui s’est ouvert hier, on pourrait condamner les militants Jamel Jendoubi, Khayam Turki et Chaïma Issa. Les peines que la justice infligera à l’homme d’affaire Kamel Eltaïef et à l’ex-députée et militante féministe, Bochra Belhaj Hmida, laisseront croire que le président tunisien maîtrise tout.
Mais en réalité, tout cela ne sera qu’une illusion. Cela prendra le temps que ça prendra. Mais les Tunisiens finiront par se lasser de vivre dans un pays où tout est verrouillé. Comme ils l’ont fait en 2011, ils diront leur ras-le-bol au moment où on s’y attend le moins. Parce qu’une fois qu’on a goûté aux délices de la liberté, on ne peut plus s’en passer. D’ailleurs, plus Kaïs Saied s’en prend aux contre-pouvoirs institutionnels que sont les partis politiques, la presse, les avocats et plus largement les militants des droits humains, plus il risque de faire advenir une révolte sur fond d’une violence généralisée.
Boubacar Sanso Barry