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Tribune : le système des partis au service de l’illusion démocratique

Encadré — Dédié à Souleymane Diallo (Le Lynx)

Au moment de finaliser cette réflexion sur l’illusion démocratique en Guinée, j’apprends le décès de Souleymane Diallo, fondateur du journal satirique Le Lynx, père de la presse libre en Guinée, infatigable défenseur des droits de l’homme. Son œuvre a donné une voix à la critique, une grammaire à l’irrévérence utile et un socle de courage à toute une génération de journalistes et d’acteurs civiques. En 2008, lorsque la Guinée traversait de fortes turbulences politiques et que je dirigeais l’Observatoire national de la démocratie et des droits de l’homme (ONDH), il fut pour moi un conseiller précieux, alliant lucidité, rigueur et sens de l’éthique publique. Cette analyse, il l’aurait signée, non par esprit de parti, mais par fidélité à une idée simple, sans institutions fortes, presse libre et redevabilité, le pluralisme reste une façade. À sa mémoire, je dédie cette réflexion. Que son exigence nous oblige, et que son héritage continue d’inspirer une démocratie de preuves plutôt que de parades.

Depuis l’instauration du pluralisme, les élections en Guinée n’ont jamais enclenché une véritable démocratisation, elles ont au contraire consolidé un autoritarisme adaptatif.  A l’analyse des élections qui viennent de se dérouler ce mois de mai 2026, un sentiment tenace persiste, celui d’assister, une fois encore, à la reconduction d’une scène démocratique plus performative que transformative. Derrière l’apparat des campagnes, la ritualisation du vote et l’arsenal des slogans, se profilent des mécanismes éprouvés : verrouillages institutionnels, clientélisme, faible transparence, inégal accès aux médias, instrumentalisation des règles du jeu, qui réduisent la compétition à une chorégraphie sans véritable alternance de pratiques.  Malgré la pluralité des listes et l’animation des campagnes, la dynamique politique guinéenne reconduit une illusion démocratique tenace. Le pluralisme visible n’a pas produit l’alternance effective que les citoyens attendent. La compétition demeure largement personnalisée et indexée sur des loyautés d’appartenance et des financements opaques, tandis que les règles d’arbitrage restent contestées.

Trop de partis politiques fonctionnent comme des véhicules de leaders plutôt que comme des maisons d’idées, de formation et de délibération. Les congrès sont irréguliers, la transparence financière limitée, la succession interne incertaine, et la professionnalisation des équipes inégale. Cette fragilité prive l’électeur d’un choix véritablement programmatique et empêche la construction de majorités stables capables de gouverner au-delà des slogans.

Dans le paysage politique guinéen, nombre de leaders créent des partis moins pour ancrer la démocratie que pour négocier des positions ministérielles et des accès aux rentes de l’État. Ces formations, souvent structurées autour d’une personne plutôt que d’un projet, servent de leviers de marchandage dans des coalitions de circonstance. Elles mobilisent en période électorale, puis monnayent leur « poids » en sièges contre des portefeuilles, sans bâtir d’appareil durable, de cadres formés ni de mécanismes de redevabilité. Cette logique court-termiste transforme le parti en instrument de carrière plutôt qu’en école de citoyenneté, affaiblit la compétition programmatique et perpétue un cycle où la légitimation procédurale prime sur la consolidation des institutions et des contre‑pouvoirs.

En dehors des campagnes électorales, l’activité de nombreux partis se réduit à la portion congrue, et lorsqu’elle s’anime à l’approche des scrutins, elle se limite trop souvent à la distribution de Tee-Shirts, à des « mamayas » folkloriques et à des shows de mobilisation sans contenu. Aucun programme opérationnel n’est présenté pour la gestion d’une commune, priorités d’investissement, calendrier, chiffrage, indicateurs, ni pour définir le rôle concret d’un député en matière de législation, de contrôle de l’action gouvernementale et de représentation. Cette politique, faite de symboles et de spectacles, substitue l’animation au débat, le slogan au budget, et entretient une citoyenneté-consommatrice plutôt qu’une citoyenneté exigeante. C’est du pur folklore politique qui déserte les questions de fond et affaiblit la culture de la preuve.

La participation populaire, souvent sollicitée mais rarement écoutée, se heurte à des appareils partisans plus soucieux de préserver des rentes que de refonder la représentation. Ainsi, ces dernières élections n’ont pas dérogé à cette illusion démocratique : un processus qui mime le choix tout en en limitant la portée, et qui confond légitimation électorale et légitimité politique, laissant intactes les structures qui étouffent la reddition de comptes, la pluralité effective et l’amélioration concrète du quotidien citoyen. Cette illusion démocratique coûte cher : instabilité, faible exécution des politiques, décrochage d’une jeunesse qui aspire à des résultats mesurables. Pour sortir de cette illusion démocratique, cinq chantiers prioritaires peuvent être mis en œuvre :

1.Institutionnaliser les partis : tenir des congrès statutaires, publier des comptes audités, formaliser les règles de succession ; intégrer parité et jeunes ; professionnaliser les équipes parlementaires et communales ; exiger et contrôler le respect des statuts (calendrier des congrès, dépôts de rapports) ; conditionner l’agrément et les avantages publics à la démocratie interne ; vérifier la tenue effective des congrès, comparer les statuts et leur application, publier des baromètres de gouvernance interne ; choisir et soutenir les partis qui démontrent des pratiques internes saines, sanctionner par le vote les partis qui n’en apportent pas la preuve.

2.Assainir le financement politique : respecter des plafonds de dépenses ; déclarer les donateurs, ; tracer les dépenses de campagne ; refuser l’argent à risques, former des trésoriers et publier des rapports financiers lisibles ; fixer des plafonds applicables, instaurer un registre public des dons, auditer et sanctionner rapidement les manquements ; suivre l’argent des campagnes (fact-checking, enquêtes), vulgariser les budgets, évaluer le coût des promesses ; demander « qui paie quoi ? », privilégier les candidats transparents, signaler les achats de voix et pressions financières.

3.Sécuriser l’arbitrage électoral : déposer les procès-verbaux ; former des délégués ; respecter les procédures de contentieux ; s’engager publiquement à accepter des résultats vérifiés ; professionnaliser les organes électoraux ; publier en open data les résultats désagrégés et les PV ; traiter les recours dans des délais normés ; observer les bureaux, comparer PV locaux et centralisation, documenter incidents et résolutions, offrir des plateformes de suivi en temps réel ; participer à l’observation, photographier/archiver les PV affichés, vérifier la cohérence locale-nationale.

4.Récompenser le programmatique : produire des programmes chiffrés avec jalons trimestriels et sources de financement ; tenir des débats thématiques et publier des évaluations d’étape ; allouer une part du financement public et du temps d’antenne à l’existence et à la qualité des programmes ; encadrer des formats de débat obligatoires ; comparer les offres, noter la crédibilité budgétaire, animer des débats fondés sur des données, tenir des tableaux de bord promesses/réalisations ; exiger des engagements chiffrés, voter pour les offres vérifiables, suivre l’exécution au-delà de la campagne.

5.Ancrer la redevabilité au local : signer des contrats d’objectifs communaux (eau, voirie, écoles, marchés) ; publier des tableaux de bord trimestriels et ouvrir des permanences de reddition de comptes ; transférer effectivement les ressources, normaliser des indicateurs locaux, imposer la publication des budgets et rapports d’exécution ; produire des observatoires locaux, organiser des audits sociaux participatifs, raconter « où va l’argent » à l’échelle de la commune ; assister aux conseils communaux, contrôler les chantiers, documenter les écarts et soutenir les solutions prouvées.

Les régulateurs fixent et font respecter la règle, les partis et élus produisent la preuve, les médias et la société civile rendent l’information lisible, les citoyens arbitrent et corrigent par le vote et le contrôle. Tant que les partis resteront des instruments de carrière et des machines à folklore électoral plutôt que des institutions de programme, et tant que l’arbitrage électoral n’offrira pas une transparence indiscutable, les scrutins consacreront l’apparence plus que la substance. La démocratie n’est pas un calendrier de rendez-vous, c’est une fabrique de résultats.

Aussi longtemps que les mêmes verrous produiront les mêmes résultats, l’urne demeurera un décor et la souveraineté populaire, un slogan. Rompre avec l’illusion démocratique exige plus que des bulletins mais des règles claires et appliquées, des comptes rendus publics, des médias réellement pluralistes, des financements transparents et des citoyens éduqués, capables de surveiller, contester et proposer. À défaut, le scrutin passera, la routine restera, et la démocratie continuera d’être un rite sans droit, un calendrier sans changement.

Aliou BARRY

Chercheur, spécialiste des questions de défense et sécurité en Afrique, Directeur du Centre d’Analyse et d’Études Stratégiques (CAES), Chercheur associé à l’Institut de Prospective et de Sécurité en Europe (IPSE)

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