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L’infertilité, le douloureux destin de nombreux couples guinéens

L’Afrique est le continent le plus touché par l’infertilité. Entre 15% et 30% des couples africains auraient en effet des difficultés à procréer, contre 5% à 10% en Europe. En Guinée, le sujet relève du tabou, pratiquement aucune donnée n’est disponible là-dessus. Et pourtant, beaucoup de femmes en souffrent en silence dans leurs foyers.

Comme dans de nombreuses sociétés africaines, l’impossibilité d’avoir un enfant après plusieurs années de vie commune est un véritable fardeau pour de nombreux couples en Guinée. Pour les femmes qui en sont victimes, c’est un véritable enfer qu’elles vivent dans leur foyer. Souvent désignées comme étant responsables de l’infertilité du couple, elles  en subissent les conséquences au point de perdre leur position sociale vis à vis de leurs maris, leurs belles-familles et du reste de la société. Car généralement en Afrique, l’arrivée d’un bébé dans un couple est synonyme de bénédiction. Le contraire est perçu comme une malédiction.

Désignée par défaut comme responsable de l’impossibilité du couple à donner naissance et endossant sans rechigner ce statut, la femme se culpabilise et subit toutes sortes d’injures, d’humiliations, de maltraitance de la part de sa belle-famille. Car l’infertilité masculine commence à peine à être reconnue. Encore que même quand cette dernière est établie, c’est souvent encore la femme qu’on accable par souci de sauver la face à son époux. Conséquence, la femme qui n’a pas d’enfant un an après son mariage commence les courses pour les traitements et intensifie les relations sexuelles avec l’espoir de tomber enceinte chaque mois qui passe. Et si tel n’est pas le cas, elle le considère comme un échec et commence à déprimer, souvent dans le plus grand silence. Aujourd’hui, nombreuses sont les femmes qui sont dans cette situation et qui ont perdu tout espoir de devenir maman.

La douleur des victimes

Fatoumata*, mariée depuis 2004, est l’une d’elles. Depuis 16 ans, la trentenaire rêve d’avoir un enfant. Sans succès.  « J’avais juste 15 ans quand mon mari m’a épousé avec l’espoir d’être bientôt papa. Au début de ma vie conjugale, je n’étais pas très à l’aise avec mon mari vu notre écart d’âge mais avec le temps j’ai su m’adapter et suis tombée follement amoureuse de lui.  Il m’a apporté le bonheur total. Il suffit juste que je lui dise ce que je veux pour qu’il le fasse. Il est toujours à mes petits soins. J’ai aussi envie de combler le vide qu’il a, qui est d’avoir un enfant mais je n’y arrive pas. J’ai fait tous les traitements que mes différents gynécologues m’ont demandés mais rien n’a marché. J’ai même effectué des voyages au Maroc, en Côte d’ivoire, au Sénégal, en Tunisie…  J’ai pris des produits de l’indigénat, mais je n’arrive toujours pas à tomber enceinte. J’ai été victime de tout : injures, humiliations de la part de mes belles-sœurs, qui sont même allées jusqu’à marier une seconde femme pour mon époux. On me traite de femme stérile, d’opportuniste, de sorcière,… Quand je pense aux calvaires auxquels j’ai dû à faire face pour n’avoir pas eu d’enfant, ça me donne envie de quitter mon foyer », raconte-t-elle avant de fondre en larmes. Elle détourne son regard vers le ciel et prononce : « Eh mon Dieu, viens moi en aide. Qu’ai-je fait pour mériter ça. N’ai-je pas le droit le porter le fruit de mes entrailles ? »

Après près d’une demi-heure de sanglots, elle continue de raconter son histoire : « Ma coépouse est tombée enceinte dès son arrivée, mais malheureusement elle a fait une fausse couche. Donc d’une part, je me dis que je suis vraiment stérile parce qu’au moins ma coépouse a réussi à tomber enceinte bien qu’elle ait perdu le bébé. D’autre part, j’ai suivi tellement de traitements pour un résultat néant. Finalement, je suis totalement fatiguée. Ce sont donc tous ces facteurs qui justifient mon désespoir. Je suis fatiguée et je laisse mon destin entre les mains de Dieu. Car j’ai compris que le problème, c’est moi qui l’ai ».

Si dans la plupart des couples infertiles, la femme est tenue pour responsable, il y a des foyers où c’est l’homme qui a le problème qui empêche d’avoir un enfant. « Avant de blâmer la femme, de la traiter d’infertile, pourquoi ne pas chercher à connaître son état de santé ? » C’est par cette réflexion que Alpha Oumar*, âgé de 37 ans, a accepté de nous raconter son histoire. « Je me suis marié il y a 5 ans avec la femme de mon choix. Une femme très intelligente, gentille, aimable, bien éduquée et qui sait vraiment prendre soin de moi. Après un an de mariage, elle a commencé à se lamenter, à se morfondre, car on n’arrive pas à faire d’enfant. A chaque fois qu’elle apprend qu’une femme a accouché, elle devient triste. Ma famille a commencé à douter de sa fertilité au point de me demander d’épouser une autre femme. Je n’ai pas accepté. A l’approche de notre 2ème année de mariage, ma femme tombe enceinte. La nouvelle fut accueillie avec une joie immense. Tellement contents à l’idée d’être bientôt parents, nous  étions devenus insomniaques. On discutait toute la nuit du sexe du bébé, du prénom qu’on allait lui donner, à qui de nous deux il allait ressembler… Mais malheureusement, Dieu décida autrement et ma femme fit une fausse couche à une semaine de son troisième mois de grossesse. Après, on est devenus très tristes. Depuis lors, elle n’est plus tombée enceinte de nouveau. Un jour, on a décidé d’aller consulter un gynécologue. Le médecin nous a demandés de faire des examens genre hystérosalpingographie pour ma femme histoire de savoir si ses trompes ne sont pas bouchées et l’échographie pour savoir si son utérus est en bon état. Les résultats ont montré que ma femme n’avait aucun problème lié à l’infertilité. Et moi aussi il m’a demandé de faire un spermogramme qui a pour but d’étudier le nombre et la mobilité des spermatozoïdes. C’est après ces examens qu’on a tous compris que c’est moi qui ai le véritable problème. Car les résultats ont révélé que j’ai une anomalie qui s’appelle  »oligo asténospermie » qui m’empêchait de pouvoir enceinter ma femme. Cette nouvelle m’a vraiment chamboulé, je suis désorienté  et je me demande à quel saint me vouer. Depuis lors, je passe parfois des nuits blanches. J’ai une immense honte vis-à-vis de ma femme, moi qui croyais que c’était elle le problème. Heureusement ma femme ne m’a pas abandonné. Elle me console et m’encourage à suivre un traitement. Donc j’ai pris mon  courage à deux mains et j’ai commencé à suivre le traitement que le médecin m’a recommandé.  Reste à savoir si je vais guérir de cette anomalie. Tout de même, je suis très inquiet et j’ai peur qu’elle me quitte un jour », explique-t-il.

Conséquences psychologiques de l’infertilité

Selon le docteur Alhassane Chérif, psychologue-clinicien et écrivain, l’infertilité peut avoir des conséquences psychologiques sur les relations entre les deux conjoints, en rendant la femme davantage vulnérable. « Effectivement l’infertilité dans un couple a des conséquences psychologiques surtout dans la vie de la femme. Elles sont énormes, notamment, il y a la dépression, l’anxiété, le traumatisme, le stress… Et à cause de la dépression et tout ce qui s’en suit, d’autres vont jusqu’à perdre leur travail par ce qu’elles n’ont pas la tête tranquille et généralement les employeurs ne comprennent pas leur état d’âme. Si la femme est marié dans un système polygamique et qu’elle voit autour d’elle que chacune de ses coépouses a des enfants, sous la pression de sa belle-famille voire de son mari, elle peut commettre des erreurs sans même se rendre compte ; ou encore victime des arnaqueurs. Par exemple en 2018, plusieurs femmes se sont faites avoir par N’nafanta et suite à cela plusieurs femmes ont perdu leurs foyers et aussi leur travail », explique-t-il.

D’après le spécialiste, les femmes sont doublement victimes dans les couples infertiles. « Mes assistants et moi continuons de recevoir dans ma clinique certaines de ces femmes qui sont encore sujettes à ce traumatisme là. Étant psychologue, face à de tels cas, je demande au couple de se soumettre à un traitement hormonal. Par exemple, dans les pays occidentaux, il y a ce qu’on appel la PMA (procréation médicalement assistée). C’est un système auquel on ne pense pas encore en Guinée. Aussi, le couple peut consulter un psychologue pour une psychothérapie afin de se débarrasser du stress. Rencontrer un spécialiste pour en parler avant de prendre des décisions qui peuvent s’avérer catastrophiques est très important. Il faut qu’on arrête d’accuser la femme. Elle n’est pas toujours responsable de l’infertilité dans un couple, l’homme aussi peut en être » , fait remarquer Alhassane Chérif.

L’infertilité peut être d’origine féminine comme masculine 

Comme on vient de le comprendre, la femme n’est pas toujours responsable de l’absence d’enfant dans le couple. L’homme tout comme la femme peut être infertile. Ce phénomène constitue de nos jours un véritable problème de santé au sein de plusieurs couples. Comme le dit un dicton, « il n’y a pas d’effet sans cause ». Sur ce, le docteur Pema Koïvogui, gynécologue, a accepté de revenir pour Ledjely.com sur les causes d’infertilité connues dans les couples. Selon lui, les causes de l’infertilité sont multiples et peuvent être d’origine féminine comme masculine. « Parlant des causes féminines, il y a l’hypoplasie utérine, c’est-à-dire lorsque l’utérus de la femme est petit et ne peut pas garder le produit de conception. Il y a aussi les fibromes qui occupent dès fois l’endomètre, le myomètre ; et avec ça, il est très difficile de concevoir. Nous avons les kystes ovariens qui s’attaquent aux annexes, ce sont des collections liquidiennes qui se trouvent dans les membranes accolées à la trompe et qui vont perturber l’ovulation, la  libération du corps jaune. Il y a les causes tubulaires, c’est à dire l’obstruction des trompes qui empêche le passage du sperme vers les tiers externes de la trompe de fallope pour féconder l’ovule. Il y a également la situation lorsque le col de la femme est complètement fermé ; généralement après les rapports sexuels, toute la semence reste dans le vagin. Il y a aussi les infections à répétition et récidivantes de la femme qui, lorsqu’elles ne sont pas traitées, peuvent migrer et attaquer les trompes de fallope puis causer les salpingites et l’atrophie des trompes qui ne peuvent plus produire des ovules », a-t-il détaillé.

S’agissant des causes masculines, le spécialiste explique : « Généralement, c’est des anomalies du spermatozoïde. Ces anomalies sont nombreuses. Il y a l’oligospermie, c’est quand la quantité du sperme est très petite. Il y aussi l’azoospermie, c’est-à-dire quand le volume est normal (4 à 5ml) mais dans le sperme, il n’y a pas de spermatozoïdes. Il y a aussi l’asthénospermie, c’est-à-dire les spermatozoïdes ne sont pas résistants et presque immobiles. Enfin, il y a la tératospermie, lorsque les spermatozoïdes ont des doubles têtes  et d’autres doubles cous. Si les spermatozoïdes d’un homme ne sont pas bons en qualité et en quantité, la probabilité est extrêmement faible qu’il puisse féconder ».

Le traitement est vivement encouragé

Le médecin prévient qu’une infertilité non traitée quelles que soient les causes peut bien finir en stérilité irréversible dont on ne sera plus guérissable. C’est pourquoi le docteur Pema Koivogui invite tous les couples qui ont des difficultés à procréer à se faire consulter par un médecin spécialiste. « Quand il y a l’infertilité au sein du couple, il faut consulter un médecin qui va vous orienter, vous faire un bilan biologique complet. Il ne faut pas se concentrer seulement sur la prise des produits traditionnels et des décoctions. Car il y a des anomalies que ces produits ne peuvent pas traiter. Il faut se diriger vers les spécialistes », conseille-t-il.

*Noms volontairement changés pour préserver l’identité des intervenants

Mariam Ciré Diallo

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