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THIERNO BARRY : « Le risque de troubles au lendemain des élections est réel »

A cinq jours de la présidentielle du 18 octobre, nous essayons avec Thierno Sadialiou Barry, Conseiller en évaluation de programme (politiques publiques) au ministère de l’Energie et des Ressources naturelles du Québec (Canada) de cerner les paramètres du scrutin. En l’absence de sondages permettant d’évaluer les chances des uns et des autres, nous passons ici en revue les principaux facteurs – bilans, vote ethnique, fraude éventuelle – qui pourraient décider de l’issue de la bataille électorale. Avec notre interlocuteur, nous nous penchons également sur les risques que le vote puisse déboucher sur des violences. Et sur ce point précis, il admet que les inquiétudes sont légitimes. Mais le pire n’est pas une fatalité aux yeux de Thierno Barry. Pour l’éviter, il en appelle au sens de responsabilité de tous les acteurs, des candidats aux citoyens, en passant par l’Etat et les autres instituions impliquées dans l’organisation des élections. Lisez plutôt…

Pour la présidentielle du 18 octobre, que pronostiquez-vous ? Un second tour ou non ?

Faire un pronostic pour la victoire de tel ou tel candidat dans un pays où les intentions de vote ne sont pas mesurées relèverait de la pensée magique. N’ayant pas de boule de cristal, je ne ferai pas de pronostic.

En ce qui concerne l’éventualité d’un second tour ou non, je pense que c’est possible. Tout dépendra de la force d’attraction des dix autres candidats. S’ils arrivent à drainer vers eux une proportion significative du vote et à siphonner l’électorat dans les « fiefs » supposés des deux principaux candidats, alors un second sera inévitable. Dans le cas contraire, il n’y aura pas de second tour, un vainqueur sera connu dans les jours qui suivent l’élection.

Dans quelle mesure le bilan du président Alpha Condé devrait-il compter dans le choix des électeurs ?

Le mot bilan est très présent dans les discours de campagne. Il apparait clairement que les candidats souhaitent que les électeurs en fassent un élément d’appréciation. Vous avez pu, comme moi, observer que le camp présidentiel rappelle ad nausseam le bilan passé de ses challengers, mais communique peu sur son propre bilan et que les challengers veulent faire de cette élection un referendum sur le bilan des dix ans de gouvernance du Président sortant, mais communiquent peu sur leurs propres bilans ou programmes. Donc, le bilan est au cœur du discours. Mais dans quelle mesure les électeurs en tiendront compte pour asseoir leur choix ? Je ne saurai pas vous le dire. Si l’on a une idée générale des déterminants du vote, le poids relatif de chacun de ces déterminants dans la décision définitive de l’électeur n’est pas connu. Il serait d’ailleurs intéressant, à mon avis, d’étudier sérieusement les déterminants du vote dans notre pays pour mieux comprendre le comportement électoral de nos concitoyens et l’évolution de celui-ci dans le temps.

Quel poids devrait avoir le vote ethnique ?

Il est difficile de le déterminer avec exactitude, car il n’y a pas de statistiques fiables sur la composition ethnique de la population ou du fichier électoral. Cela dit, le vote identitaire sera — à n’en pas douter — un déterminant significatif du vote. Les candidats ne s’en cachent même pas. L’appel à la solidarité ethnique et régionale transparait dans les discours des uns et des autres. Il est clair pour moi que les candidats en font un point de ralliement. Dans quelle mesure, cela leur sera bénéfique ? Je n’en sais rien.

Dans le camp de Cellou Dalein Diallo, le principal challenger d’Alpha Condé, on dit redouter davantage la fraude. Quel crédit peut-on accorder à une telle appréhension ?

Oui, c’est une rengaine assez fréquente du discours politique dans notre pays et ce n’est pas à l’apanage d’un seul candidat. Dans des pays comme le nôtre, où il y a des carences structurelles et fonctionnelles importantes dans le processus électoral, ce genre de préoccupations est légitime. Mais l’ampleur et les mesures des pratiques frauduleuses sont difficiles à cerner. Les acteurs politiques de notre pays qui les invoquent allèguent tout et n’importe quoi comme étant une pratique frauduleuse.

À ce sujet, il est utile de rappeler deux choses.

Premièrement, les acteurs politiques de notre pays connaissent parfaitement les processus défectueux (identification et enrôlement des candidats, surveillance et sécurisation des bureaux de vote, centralisation des votes, décompte et proclamation des résultats) et acceptent d’aller aux élections en toute connaissance de cause. Il est donc de leurs responsabilités d’identifier les pratiques qu’ils considèrent comme frauduleuses et de prendre les actions qu’ils jugent appropriées (en amont et en aval du processus électoral) pour limiter leur ampleur.

Deuxièmement, ils ne peuvent pas se contenter des simples présomptions ou se prévaloir de la constatation d’une irrégularité pour faire invalider le scrutin. L’irrégularité constatée doit être déterminante. La jurisprudence des juges constitutionnels à travers le continent et même au-delà est constante et unanime.

De nombreux observateurs redoutent des lendemains électoraux troubles. Ces craintes vous paraissent-elles justifiées ?

Oui, cette crainte est tout à fait justifiée. Le risque de troubles au lendemain des élections est réel et extrêmement élevé. Les discours guerriers et les menaces se font de plus en plus entendre à l’approche du scrutin et font monter le risque d’affrontement. Des affrontements ont déjà été signalés à travers le pays et à mesure que la date du scrutin approche, la température risque de monter.

Il est utile de rappeler aux uns et autres que lorsqu’on va à une élection, on ne peut pas préjuger l’intention de vote des électeurs. On peut souhaiter gagner, mais on ne peut pas en être certain. Or, dans notre pays, chaque camp crie déjà victoire, alors même que le vote n’a pas encore eu lieu, ce n’est pas responsable. Il faut rappeler que seuls les bulletins de vote valablement exprimés seront comptabilisés pour déterminer le vainqueur. Vous avez donc beau drainer des milliers de personnes dans vos meetings ou caravane, si elles ne votent pas, ou votent mal, ça ne comptera pas. Les données des élections antérieures montrent une proportion assez significative de bulletins nuls (de l’ordre de 6 % et plus dans certaines régions). Les partis seraient donc bien plus avisés d’éduquer leurs militants à bien voter que de perdre leur énergie dans des rhétoriques guerrières.

Que faire pour éviter le pire ? 

On ne peut qu’en appeler à la responsabilité des acteurs (candidats, militants, institutions républicaines). Il est du devoir des candidats d’agir avec responsabilité en respectant les lois, les règlements et les institutions de notre pays. Toute contestation doit se faire dans les formes prévues par les lois de la République. Mais pour que cela ait du sens, il est essentiel que les institutions impliquées dans le processus électoral (CENI, Cour Constitutionnelle, forces de défense et de sécurité) fassent leur part, en exerçant leurs responsabilités avec indépendance, neutralité, transparence et impartialité. Lorsqu’on demande aux acteurs politiques et aux populations de s’en remettre aux institutions pour trancher les litiges qui les opposent, les institutions doivent éviter d’être partisanes.

Jean Monet disait avec beaucoup de sagesse que « que mieux vaut se disputer autour d’une table que sur un champ de bataille ». Je garde espoir que quand viendra le temps de la dispute, nos hommes politiques choisiront de la faire autour d’une table plutôt que de faire de la Guinée un champ de bataille.

Propos recueillis par Boubacar Sanso BARRY      

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