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Saïf al-Islam Kadhafi : une mort au cœur des zones d’ombre libyennes

Pressenti comme le successeur potentiel de son père bien avant l’insurrection qui emporta la Jamahiriya libyenne en 2011, Saïf al-Islam Kadhafi demeurait, même après la chute du régime et la mort de Mouammar Kadhafi, l’incarnation la plus visible de son héritage politique. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, en 2021, il était sorti de son long mutisme pour faire acte de candidature à l’élection présidentielle qui, finalement, ne s’est jamais tenue. Mais cette ambition a brutalement pris fin ce mardi 3 février, avec son assassinat, que l’on dit perpétré par un commando de quatre hommes, venus l’exécuter à son domicile de Zenten. Reste une question centrale, lourde de sens : ce commando agissait-il pour le compte de qui ? Tant les circonstances de cette disparition demeurent, à ce stade, entourées de zones d’ombre.

A l’image des autres membres encore en vie de la fratrie Kadhafi, Saïf al-Islam, âgé de 53 ans, aura connu les deux visages du destin réservé à sa famille. D’abord celui, fastueux, de l’ère où son père régnait d’une main de fer sur la Libye. Une période de lumière et d’abondance durant laquelle le jeune Saïf bénéficia d’une formation prestigieuse, couronnée notamment par un doctorat en philosophie obtenu à la London School of Economics. Jouissant de la pleine confiance de Mouammar Kadhafi, il se vit confier des missions d’une portée stratégique telle que nombre d’observateurs le considéraient déjà comme le dauphin naturel du Guide libyen.
Parmi ces dossiers emblématiques figurent son rôle clé dans les négociations ayant conduit à la libération des infirmières bulgares en 2007, ainsi que sa participation aux discussions relatives aux indemnisations des victimes de l’attentat de Lockerbie.

Mais l’insurrection déclenchée dans le sillage du printemps arabe, et qui culmina avec l’assassinat de son père, marqua un basculement radical. Saïf al-Islam Kadhafi entra alors dans l’autre versant de l’existence : celui de la déchéance, de la captivité et de la traque, notamment par la Cour pénale internationale. Dans le même temps, il assista impuissant au délitement de l’Etat libyen, à l’enracinement du chaos et à l’anarchie qui, jour après jour, exposent aujourd’hui encore les Libyens à une insécurité permanente.

Dès lors, faut-il attribuer sa mort à cette insécurité ambiante ? L’hypothèse paraît peu crédible. Saïf al-Islam Kadhafi était une cible trop symbolique pour que son exécution relève d’un simple crime crapuleux. Certes, l’identité des commanditaires demeure inconnue. Son avocat français, Me Marcel Ceccaldi, évoque toutefois des problèmes de sécurité signalés une dizaine de jours avant l’assassinat, au point que le chef de la tribu Kadhafi lui aurait proposé de renforcer sa protection — une offre que Saïf al-Islam aurait déclinée.

Le mystère s’épaissit davantage lorsque l’on considère que la ville de Zenten échappe au contrôle du général Khalifa Haftar et de ses fils dont la zone d’influence se situe à l’est du pays. Mais rien n’indique non plus que le gouvernement d’unité nationale (GNU), basé à Tripoli, dirigé par Abdelhamid Dbeibah et reconnu par l’ONU, ait eu intérêt à éliminer le fils de l’ancien Guide. D’autant plus qu’en 2021, Abdelhamid Dbeibah avait personnellement œuvré à la libération de Saadi Kadhafi, frère cadet de Saïf al-Islam. Dans une Libye où l’organisation d’élections demeure une perspective quasi irréaliste, Saïf al-Islam Kadhafi ne semblait pas non plus représenter une menace politique immédiate susceptible de justifier son élimination. Pourtant, personne n’irait non plus rapporter cette disparition au passif entre les Kadhafi et l’ancien président français, Nicolas Sarkozy. Ce dernier et ses compagnons d’infortune doivent déjà avoir beaucoup de chats à fouetter pour ne pas aller se chercher d’autres problèmes en tirant sur une ambulance.

C’est dire donc que la mort de Saïf al-Islam Kadhafi soulève davantage de questions qu’elle n’apporte de réponses, et renvoie, une fois de plus, à l’opacité des rapports de force qui continuent de structurer la scène libyenne.

Boubacar Sanso Barry

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