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Pierre Joseph Kamano questionne les examens scolaires 20222

Pierre-Joseph Kamano, spécialiste des questions d’éducation admet que l’école guinéenne est malade. Il reconnait également que le mal profond et complexe dont souffre cette dernière ne date pas nécessairement d’aujourd’hui. Mais les remèdes que tentent de lui administrer les nouvelles autorités en charge de l’éducation sont-ils les bons ? Notre invité n’en est point certain. Ainsi, dans cet entretien exclusif qu’il a accordé à notre rédaction, il pose un regard implacable sur notamment les derniers examens scolaires avec les taux d’échec que l’on connait. Pour lui, il faut un diagnostic qui permette de mieux ressortir les problèmes. Un diagnostic plus fiable dont les solutions découleront tout naturellement

Ledjely.com : Que vous inspirent les résultats scolaires des examens nationaux récemment publiés par les autorités éducatives ? 

Pierre Joseph Kamano : Je dois dire que ces résultats m’ont inspiré beaucoup de peine et beaucoup d’interrogations. D’abord je me place du côté des parents d’élèves et de l’élève. De ce côté, vous comprendrez que c’est une année d’investissement dans la vie d’un jeune qui est hypothéquée. C’est une année qui est perdue. Si vous voyez l’investissement qui a été fait par l’État d’une part mais surtout les parents et tout ce qui est associé à ce qu’on appellerait les coûts de l’éducation, on voit que c’est une énorme perte. Et c’est très dommage que dans la vie d’une nation, on ait un moment où la majorité de sa jeunesse ou d’une cohorte donnée soit aussi pénalisée. C’est le moment de s’interroger au plan national. Il me semble que l’on devrait mettre de côté tous nos égos, toute notre façon de concevoir ou de voir l’autre et le monde afin d’avoir quand même un sursaut national sur la question de l’éducation. On est rendu à cela et il faut rendre de manière inclusive. Cependant, je voudrais insister sur cet aspect. Il faudrait bien comprendre que n’est pas spécialiste d’éducation qui le veut. Aujourd’hui, nous entendons beaucoup de personnes parler de ces résultats. Il est temps de débattre de l’éducation avec des spécialistes de l’éducation de manière dépassionnée afin que l’on trouve des solutions adéquates.

Qu’est-ce qui peut expliquer, à votre avis, le taux d’échec particulièrement élevé ? 

En faisant une certaine rétrospective, il y a plusieurs causes. En l’état, je ne peux pas pointer une cause spécifique. Cependant, il y a un faisceau de causes parmi lesquelles je voudrais noter le manque d’enseignements. On sait que pour remplir une année scolaire dans les conditions normales et selon les normes internationales, il faut au moins 178 jours de classe. Et aujourd’hui, je ne suis pas certain que nos élèves aient eu 178 jours de classe. Ils ont peut-être eu 100 ou moins, compte tenu de toutes les tensions que l’on a. Je pense que cela déjà est pénalisant. Donc en l’absence d’enseignement, on ne peut dire que l’élève est prêt. Et au-delà du nombre de jours, on a vu beaucoup d’écoles et de classes où les enseignants viennent donner des polycopies à des élèves pour qu’ils recopient le cours. Ce n’est pas ça enseigner. Ou alors ils viennent se mettre dans la cour de de récréation ou dans le bureau du directeur en train de bavarder. Tout cela n’est pas enseigner. Nous avons des obligations d’abord en tant qu’enseignant vis-à-vis de l’enfant. C’est de remplir le volume horaire et le nombre de jours de classe. Cela n’est pas fait. Donc en l’absence d’enseignement, il y a des problèmes. Le deuxième élément, c’est l’incohérence entre les sujets donnés et le contenu enseigné. Très souvent, en l’absence de spécialistes de la mesure et de l’évaluation, nous sommes face à es sujets sur des domaines qui n’ont pas couverts les programmes. Donc si moi je viens essayer de mesurer votre compétence de journaliste mais je vous donne des sujets d’un pilote, vous ne serez pas en mesure de le faire. Cela est très important. On devrait faire en sorte que nous ayons une banque de données en sujets. Ceci existe dans tous les pays qui font de la mesure des apprentissages. Il y a des banques de données qui peuvent être si vous voulez 10 000 voire 100 000 questions sur toutes les thématiques que l’on enseigne. Et c’est là où on peut puiser des éléments pour pouvoir non seulement mesurer les connaissances des élèves mais aussi les entraîner chaque année. Ainsi, vous analysez la façon dont la question est posée, le sujet est libellé de manière à ce qu’il mesure effectivement la connaissance ou la compétence qui a été enseignée. C’est cela la mesure. Et je ne suis pas sûre que ça a été fait. Il y a aussi la façon de noter l’évaluation ! J’ai entendu dire que certains des correcteurs n’étaient pas habilités. Que pour des raisons pécuniaires, chacun veut être correcteur parce qu’ils gagnent un peu d’argent à travers cette tâche. Mais n’est pas correcteur qui le veut. Il y a une certaine formation, qualification et de critères qui, s’ils n’existent pas, mieux vaut ne pas le prendre au risque de pénaliser les élèves. Et l’autre élément, c’est l’impréparation des candidats. Si vous ne préparez pas conséquemment les candidats pour cet examen, vous ne pouvez pas avoir les résultats que vous pouvez escompter. Il faut comprendre que nous devons préparer nos élèves pour quelque chose et le faire très tôt. Et à cela, il faudrait ajouter l’insuffisance dans les compétences des enseignants. Les évaluations des enseignants ont montré qu’au collège, en tout cas au secondaire, 50% des enseignants n’ont pas les qualifications requises. Il est impossible d’avoir un mauvais enseignant et espérer avoir un bon élève. Et enfin, il y a un dernier élément qui est l’environnement dans lequel les apprentissages et les évaluations se sont déroulées. Je ne pense pas qu’avec le tintamarre qu’on fait autour des examens et tout le stress que l’on pose sur les parents et les élèves eux-mêmes, que nous soyons en train de les motiver. Je pense qu’il y a d’autres approches de motivation. Et quand on envoie les policiers, les militaires ou la gendarmerie dans les salles d’examens, je trouve cela dommage. Je ne pense pas qu’il faille en faire un bastion. L’apprentissage s’est passé dans des conditions tout à fait normales peut-être mais je vous en prie ce sont nos enfants. Traitons les comme des enfants et des adolescents ou amenons-les au camp. Je regrette mais je ne suis pas pour ce genre d’approche et je pense que c’est un stress additionnel sur les enfants qui n’est pas nécessaire.

De ces résultats, on a surtout décelé une ligne de démarcation nette entre écoles privées et écoles publiques. Comment peut-on expliquer ce grand écart ? 

Écoutez, il faudrait encore revenir je dirais 20 à 30 ans en arrière. Lorsque nous avons eu l’avènement de la deuxième République en 1984, nous avions énormément d’écoles publiques. À un moment, il y a eu des réformes de l’administration publique qui ont demandé peut-être à dégraisser certains pans de l’administration. Très bien ! Et en même temps une certaine forme de gouvernance a été introduite où des fonctionnaires de l’État et des administrateurs ont capté le système à leur profit. Je m’explique ! Au temps de feu Général Lansana Conté, surtout au début des années 1990 et plus loin, vous avez une espèce de boom sur certains secteurs privés. Vous avez les hôpitaux, les cliniques, les pharmacies, les écoles privées… qui se sont développées sans aucune norme et encadrement. Sans rien au préalable qui prépare l’État à gérer ce système. Et qu’est-ce qui s’est passé ? Les responsables de l’éducation qui étaient dans les maillons clés ou de l’administration de façon globale ont affaibli l’État, et donc le secteur public en faisant en sorte qu’il n’y ait pas d’écoles publiques qui soient développées pour qu’ils créent des écoles privées et captent ainsi les ressources de l’État. Et c’est ainsi que vous verrez par exemple du côté universitaire, les universités privées qui se sont développées. C’est pratiquement des lycées mais qui demandaient à l’État de payer la scolarité des étudiants et qui se sont énormément enrichis. Que des médecins qui étaient d’une certaine compétence ont abandonné pour aller créer leurs cliniques et des fois même piller le système pour aller équiper leurs cliniques. Et c’est arrivé dans l’éducation. Ce qui fait qu’aujourd’hui les privés se sont développés plus et les meilleurs enseignants sont allés dans le privé. Vous ne pouvez pas espérer avoir les meilleurs enseignants là-bas et avoir les mauvais élèves là-bas. Ce n’est pas possible ! Maintenant, l’effet inverse de cela sur la population, c’est que ceux qui peuvent amener leurs enfants dans ces écoles privées sont de la couche moyenne et nantie. Les pauvres qui ne peuvent pas amènent leurs enfants dans ces écoles publiques qui n’ont pas le minimum pour fonctionner correctement. Et d’où la reproduction des classes sociales. Et c’est dommage que l’on arrive encore à favoriser cet état de fait. Il me semble très important de revenir à un encadrement rigoureux de ces écoles et en même temps de développer les publics. On peut le faire de façon concomitante. Mais malheureusement, il faut interdire aux responsables de l’administration publique d’avoir leurs écoles privées ou autres.

L’Etat a décidé de couper court avec ces pratiques que vous pointez en arrêtant d’envoyer des étudiants dans les universités privées, est-ce que cela ne constitue pas à vos yeux une rupture ? 

C’est un début. Mais il faut l’encadrer. Vous voyez aujourd’hui des écoles privées qui ont émergé sur des terrains qui appartenaient à l’État ou alors certaines qui se développent dans des salons ou auprès des buvettes, des maquis et autres. Ce n’est pas normal ! Mettons en place des normes parce qu’il n’y en a pas, pour la création d’une salle de classe ou d’une école, pour qu’un enseignant puisse aller en classe. On a le corps des inspecteurs, il faut le renforcer et ça c’est de la responsabilité de l’État.

Comment faire en sorte que le slogan « Education pour tous » ne soit pas un vœu pieux en Guinée ? 

Il y a eu beaucoup d’efforts. Je dois le reconnaître ! Je pense qu’on est venu de très loin. Quand je prends le milieu des années 80, nous étions à moins de 60% de taux brut de scolarisation. Aujourd’hui, si vous regardez les statistiques de l’éducation, nous sommes à presque 90% environ au primaire par exemple. C’est des progrès ! Mais essayons de regarder un peu plus dans le détail. Comme on le dit, le diable est dans le détail. Par exemple, les enfants qui sont âgés de 5 à 16 ans, qui sont entre le préscolaire et le collège, vous avez 1 600 000 enfants qui ne sont pas à l’école. Et nous ne sommes que 13 000 000 à peine d’habitants en Guinée. Donc vous avez près de 2 000 000 de nos enfants qui auraient dû être à l’école qui n’y sont pas. C’est énorme ! Si on prend le fait que cette tranche d’âge représente environ 43% de la population sur les 13 millions d’habitants environ, vous avez autour de 5 millions sur lesquels 1,6 millions ne sont pas à l’école. C’est énorme ! Maintenant soit on va faire des efforts pour qu’ils viennent à l’école

Déjà ça, c’est un premier défi. Mais regardons de plus près comment le système éducatif se comporte avec ceux qui arrivent à l’école. C’est ce qu’on appelle en éducation le profil de l’éducation. Qu’est ce qu’il nous dit. Prenons 100 enfants en 2016 qui avaient 7 ans. Des enfants qui sont nés en 2009. Déjà sur ces 100 enfants, vous avez 24 qui n’iront jamais à l’école compte tenu des conditions qui sont là en 2016. Ces 24 enfants ne pourront pas aller à l’école parce que l’école n’est pas à côté d’eux. Des insuffisances du système et de l’offre de l’éducation. Maintenant vous avez 76 élèves qui sont inscrits dans une école et comment ceux-ci se comportent sur les 100 jusqu’à la fin du primaire. Compte tenu des redoublements et des abandons, 15 enfants sur les enfants au départ n’arriveront pas en classe de 6e année. Donc vous avez déjà 24 plus 15 qui sont un réduit. 61 vont rester pour faire l’examen. Quand on regarde les résultats de cette année, sur les 61 qui ont fait l’examen, c’est seulement 9 qui sont admis. Et vous voulez parler de l’éducation pour tous ! À la fin du collège, il n’y aura que deux sur les neufs là et c’est un seul qui arrivera au lycée. Sur cent. Donc, c’est vrai il y a l’effet de la quantité mais il y a aussi la qualité et c’est pourquoi il est très important de comprendre le système dans son ensemble. Et voir quelles sont les insuffisances qu’il faut corriger.

Quand vous dites qu’il faut comprendre le système, est-ce que vous voulez demander au ministère de faire le repêchage au lieu d’être strict ?

Non pas du tout. Ils ont dit que ce sont les vrais résultats qu’ils ont publiés. Mais vrais pour qui ? Ce qui est vrai pour vous peut ne pas l’être pour moi. Pour que ça soit vrai pour nous deux, il faut que l’on ait les mêmes critères de compréhension. Et si les enseignants sont mauvais parce que nous savons que 50% d’entre eux n’ont pas les compétences, si les sujets n’ont pas été cohérents avec ce que j’ai appris, si on ne m’a pas enseigné tout le contenu, si l’environnement est stressant, etc. c’est la vérité de l’élève et du parent d’élève qui va s’imposer. La réalité est différente de la vérité du ministère. Dans les notes, il semblerait que vous avez 9.97 de moyenne qui ont échoué au baccalauréat ou au brevet. C’est regrettable. Si pour 0.03 vous échouez pour une année entière, je trouve que c’est inacceptable. Dans toutes les mesures que l’on fait des apprentissages, on vous donne une opportunité. Par exemple, si vous êtes en sciences expérimentales, les matières principales, ce sont Biologie, Physique, Chimie, etc. Est-ce que vous avez eu la moyenne dans ces matières ? Si oui, vous êtes donc éligible à passer mais vous n’avez pas eu la moyenne dans telle et telle matière, vous allez la refaire. Il faut une seconde chance. Il ne faut pas qu’il y ait un couperet comme si c’est une guillotine. C’est pas nécessaire. Il faut comprendre l’investissement que font les enfants et leurs parents. Il faut être cohérent lorsqu’on parle de l’éducation pour tous. L’année 2021, le budget national était à 2,7 milliards de dollars. Plus de 400 millions de dollars de ce budget étaient alloués au secteur de l’éducation. Ayons toujours à l’esprit que l’État contribue beaucoup plus que les partenaires étrangers qui vont donc apporter 60 millions de dollars. Vous voyez la différence. Prenons maintenant ces 400 millions et disons que l’éducation de base absorbe les 40 ou 50%, vous avez au moins 200 millions de dollars plus les 60 millions, c’est ce qui fait environ 260 millions de dollars alloués à l’enseignement de base. Ces 260 millions produisent 9% de bacheliers ? Mais quel est cet investissement ? Est-ce que si c’était l’argent du ministre lui-même ou des directeurs et autres, est-ce qu’ils auraient accepté cela. Je pense qu’il faut se remettre en question. Ce qui se fait aujourd’hui n’est pas la responsabilité du ministre ou du gouvernement actuel, on peut le comprendre. Il y a une série d’erreurs accumulées sur 30 ans au moins. Mais il faut pouvoir le corriger et la façon dont cela est en train d’être corrigée n’est pas la bonne. Oui, il faut avoir des examens sérieux mais en même temps s’assurer que l’on a tout mis en place pour ne pas brimer celui que l’on évalue. C’est essentiel et dans la situation actuelle je ne suis pas sûr que l’on ait fait tout cela.

Problèmes infrastructurels, encadreurs insuffisants ou non qualifiés, programmes inadaptés ou encore gouvernance… Par quoi faut-il commencer pour remettre l’école guinéenne sur pied ?

Je pense qu’il faut commencer par la gouvernance parce que de là vont découler tous les problèmes. Par exemple, je parlais des normes. Elles sont les fondements de la gouvernance. Il faut définir les normes pour être enseignant car on ne peut pas être un bon enseignant quand on n’a pas le baccalauréat. Ce n’est pas possible ! Et il faut les payer conséquemment. Des normes comme la taille d’une salle de classe pour accueillir combien d’enfants ?

Après ça vous allez parler maintenant de programme. Quel est le contenu que l’on veut pour quel élève ? Aujourd’hui on ne sait vraiment pas très bien ce que l’on veut dans l’éducation. Donc, n ne peut même pas avoir des contenus corrects. Et c’est sur la base du contenu que vous définissez l’encadrement et l’environnement.

Pour rester concret, comment les premières réformes devraient-elles se traduire au compte de l’année scolaire qui pointe ?

Premièrement, on a un gros problème. Vous avez des enfants qui passent en classe supérieure et vous avez 90% des enfants qui attendent dans les classes de Terminale, 6e et 10e année. C’est le plus gros problème à résoudre dans l’immédiat. Et c’est pourquoi je pense qu’il est important de regarder les résultats actuels, d’organiser des séances de rattrapage ou une seconde chance pour ceux qui peuvent le faire pour quand même amener un certain nombre d’élèves. Peut-être qu’on aura au baccalauréat 30, 35% je suis sûr. Parce que c’est impossible de commencer une année scolaire avec les conditions actuelles. C’est impossible. Je mets au défi tout le ministère. L’une des seules pistes qui me semble possibles, c’est d’organiser sur la base objective ces examens de rattrapage pour que l’on voit raisonnablement les gens qui peuvent passer. Deuxièmement, il faut parler du niveau des enseignants parce qu’on ne peut pas avoir une année scolaire correcte avec ces enseignants là. Il faut revoir le système. Si un enseignant est impossible à former, il faut le virer ou l’envoyer ailleurs parce qu’il serait pire qu’un poison. La crise sociale que ces gens sont en train de créer est pire que leur licenciement.

Propos recueillis par Aliou Nasta

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