Enfin, une réaction africaine à la hauteur de l’enjeu. Alors que la plupart des autres États africains, sans doute gênés ou n’osant pas aborder la question avec les Russes, préfèrent regarder ailleurs, les autorités kenyanes, elles, ont choisi de discuter directement du sort de leurs ressortissants que la Russie a dupés pour les envoyer sur le front ukrainien. Cette audace est celle que l’on attend des dirigeants africains lorsque les jeunes du continent font face au péril, comme c’est le cas dans cette crise. A leur égard, il existe un devoir de protection et de défense qui devrait s’activer de manière automatique. Même s’il aurait fallu agir en amont en s’attaquant aux facteurs qui exposent la jeunesse à un tel désespoir qu’elle devient vulnérable à toutes les formes de manipulation et de tromperie. Désespoir dont la Russie, que certains présentent pourtant comme un ‘’grand partenaire qui ne veut aucun mal à l’Afrique’’, a profité sans aucun scrupule.
C’est à n’y rien comprendre. Quelques 2 500 à 3 000 jeunes du continent sont déployés par la Russie sur le front ukrainien, davantage comme « chair à canon ». Pourtant, en Afrique, personne ne semble réellement ému. En particulier, dans la majorité des 35 pays africains d’origine de ces jeunes sacrifiés, les Etats, comme s’ils n’étaient pas concernés, préfèrent regarder ailleurs. Sans doute parce qu’ils savent qu’en se saisissant publiquement de la question, ils risqueraient d’ouvrir la boîte de Pandore.
Le Kenya, l’un des pays les plus touchés par le phénomène, a toutefois décidé de sortir de son mutisme et d’en parler ouvertement avec le partenaire russe. Profitant de sa présence actuelle dans le pays de Vladimir Poutine, le chef de la diplomatie kényane a évoqué la question hier avec son homologue russe. A en croire Musalia Mudavadi, il aurait obtenu de Sergey Lavrov l’engagement que la Russie n’enrôlerait plus de ressortissants kenyans. Certes, des propos rapportés de la partie russe, cet engagement n’est pas tout à fait confirmé. Mais il est déjà significatif que le Kenya ait franchi ce pas symbolique consistant à aborder ouvertement la question avec la Russie. L’Afrique du Sud et le Ghana, de leur côté, se contentent pour l’instant de rapatrier leurs ressortissants en difficulté. Pour tous les autres pays concernés, aucune réaction notable n’a encore été rapportée.
Pourtant, la responsabilité des Etats africains et de leurs dirigeants est bel et bien engagée dans ce dossier. Les enquêteurs qui se sont penchés sur la question ont en effet mis en évidence des connexions douteuses impliquant des responsables locaux, qui faciliteraient les départs des recrues et seraient impliqués via l’accréditation d’agences de recrutement et de voyage.
Par ailleurs, à un niveau plus global, si ces jeunes se laissent si facilement abuser par les marchands d’illusions à la solde de Moscou, c’est sans doute parce qu’ils se trouvent dans une situation de profond désespoir. La gestion politique et économique du continent, en ne leur offrant que peu de perspectives, les pousse à partir coûte que coûte, quitte à se jeter dans les bras de tous les périls. Dans certains pays, ils sont persécutés pour leurs opinions ; dans d’autres, c’est la corruption et la mauvaise gouvernance, érigées en système, qui anéantissent leurs espoirs. Ce sont ces fléaux, largement imputables à nos dirigeants, qui font que nos jeunes meurent par milliers dans la mer méditerranée ou se retrouvent aujourd’hui à tomber sur le front ukrainien.
Il faut espérer, au passage, que cette expérience, aussi douloureuse pour l’ensemble du continent que traumatisante pour les familles, nous permette de voir la Russie telle qu’elle est : ni plus méchante ni plus bienveillante que les autres partenaires, mais simplement guidée, elle aussi, par ses intérêts.
Boubacar Sanso Barry




