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La Guinée n’est pas encore une société de droit

En l’état actuel de la toute-puissance du pouvoir exécutif, il n’y a aucune institution guinéenne qui pourra trancher la guerre des chiffres entre Cellou Dalein Diallo et Alpha Condé. Et si l’on prenait en compte le rôle qu’ont joué les structures d’intérêts individuels (ministres, conseillers, fonctionnaires et la hiérarchie militaire) dans la défense du troisième mandat, il faudra admettre qu’il ne pourra y avoir de sortie de crise par la voie légale. Car, dans les faits, le droit se trouve marginalisé et désarmé par l’implacable souveraineté de ceux qui occupent les positions de pouvoir. Au-delà de toute partisanerie, une analyse du fonctionnement des institutions politiques et des relations de pouvoir entre gouvernants et gouvernés suffirait pour montrer que la Guinée n’est pas une société de droit. Cela n’est pas imputable à Alpha Condé seulement, mais à l’histoire des modes d’organisations sociales et des représentations du politique. Contrairement donc à ce que laissent croire les Kabiné Cissé, Damantang Camara, Moustapha Naité, Kiridi, Tibou et Rachid N’Diaye, le droit ne peut pas être dit en Guinée, parce que tout simplement la gouvernance politique n’a jamais été fondée sur la norme, la légalité, le droit.  

Comment dire le contraire alors que Rachid Ndiaye par exemple a déclaré dans un entretien à Jeune Afrique que « Alpha Condé n’a de comptes à rendre personne » ; que les crimes, la mauvaise gestion des ressources naturelles, les pratiques de corruption à ciel ouvert, l’ethnicisation de la fonction publique, les conflits d’intérêts demeurent impunis. En réalité, l’exercice du pouvoir n’implique aucune imputabilité. Alors que la collusion entre les sphères du pouvoir, censées être indépendantes, demeure encore la norme. Face à cette vacance du droit, comment arbitrer objectivement la compétition électorale et la lutte pour la conquête du pouvoir ? Quel est le pouvoir réel de la Ceni et de la Cour constitutionnelle dans le champ politique guinéen ? Que nous disent la confiscation arbitraire du passeport et la tentative « d’enlèvement » de Sidya Touré sur la nature et le fonctionnement de la justice guinéenne ?

Avant d’en appeler à la Ceni ou à la Cour constitutionnelle, encore faut-il savoir si ces organisations remplissent tous les critères d’une institution, à savoir l’existence de règles communément discutées et acceptées par tous, la primauté et l’impartialité de ces règles, l’imputabilité, la contestabilité, la surveillance et le contrôle du pouvoir. Une organisation où domine le pouvoir individuel ne peut prétendre au titre d’une institution. Or, si depuis la première élection de 1993, les organisations politiques et juridiques n’arrivent pas à organiser pacifiquement l’espace politique et les rapports de pouvoir, c’est parce qu’elles n’ont pas accédé pleinement au statut d’institutions.  Ce qui explique d’ailleurs la primauté des relations informelles, la force des statuts sociaux et des positions de pouvoir.  Dans cet environnement désinstitutionnalisé, la règle du jeu est en elle-même viciée, parce que captée et instrumentalisée par les tenants du pouvoir. Donc, les règles destinées à trancher les conflits ne font pas autorité, car l’autorité demeure les individus qui contrôlent et prétendent appliquer ces règles. Il n’y a aucune instance objective, aucun arbitre au-dessus de la mêlée. Il faudra donc s’en remettre, peut-être, au pouvoir du plus fort pour décider de l’issue du conflit entre le RPG et l’UFDG. Au détriment de la population, qui n’arrive pas encore à donner une interprétation politique à la misère et aux violences qui l’abîment depuis des années.

Amadou Sadjo Barry
Professeur de philosophie
Cégep de St-Hyacinthe
Québec, Canada

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