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COVID-19 : la Guinée d’après (Kémoko Touré)

Kémoko-Touré

La semaine dernière, dans ces mêmes colonnes, il nous faisait part de son témoignage tout aussi émouvant que lucide suite à son passage dans les locaux du centre de traitement épidémiologique délocalisé à l’hôpital national de Donka. Eh bien, dans la suite logique de cette première réflexion, Kémoko Touré nous invite cette fois à nous pencher sur ce que sera la Guinée après le passage du nouveau coronavirus. Et à propos, soyons clairs, il n’est guère optimiste, car il ne croit pas que notre pays et au-delà les Etats de l’Afrique au sud du Sahara soient prêts à tirer de la crise sanitaire les leçons et les enseignements qui s’imposent. Mais il fait abstraction de ce pessimisme pour prodiguer des recommandations dont la prise en compte, espère-t-il, devrait aider à inscrire notre pays et notre continent dans une dynamique plus vertueuse.

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L’argent, la valeur faciale convenue d’un morceau de papier

Je crains malheureusement qu’à la suite de la pandémie du COVID-19, le monde tout comme la Guinée ne continue de fonctionner comme avant. La Guinée tout comme une grande partie de l’Afrique Noire, continuera de bénéficier de prêts et de dons non compensés par la création de richesses nationales hors minerais ; ce qui, en termes économiques, signifie mécaniquement une aggravation durable de la pauvreté et de la dépendance d’autrui. Le problème reste et demeurera notre rapport à l’argent. N’oublions pas que l’argent n’est que la valeur faciale convenue d’un morceau de papier et que sa valeur réelle est portée par le fruit du travail et de la confiance collective. Alors, sans le travail compensateur qui garantit le remboursement, l’argent emprunté devient un objet d’assujettissement de l’emprunteur à la volonté du prêteur. Tant que nous continuerons de nous soumettre aux règles et conditions des Institutions qui ne sont pas faites pour servir nos intérêts, nous passerons tout notre temps et dépenserons toute notre énergie à rembourser les dettes d’un équilibre macro-économique dont nous ne maîtrisons aucun des leviers, pendant que nos populations pataugent dans l’analphabétisme, les maladies et la pauvreté. Ces Grands pays donneurs de leçons sur l’orthodoxie financière n’hésitent pas à enfreindre les règles budgétaires établies ou convenues et à recourir au déficit, c’est-à-dire à la planche à billets, dès qu’ils font face à une menace extérieure ou pour financer le maintien ou la relance de leurs capacités économiques, sans rien demander à personne. Attention cependant ! Après avoir usé de la planche à billets, un pays a peu de chance de retrouver les équilibres favorables à son développement s’il n’exerce aucun contrôle ou presque sur les fondamentaux de sa culture et de son économie. Et c’est là où se trouve le drame des pays d’Afrique noire. Ces pays ont en effet, pour la plupart, hypothéqué l’essentiel de leurs richesses infrastructurelles telles que les mines, l’eau, la forêt, l’énergie ou le pétrole, sans avoir préparé la mise en valeur de leurs richesses humaines, culturelles, agricoles, d’élevage et halieutiques. Nos pays empruntent donc pour consommer et accessoirement pour procéder à des investissements de mauvaise qualité et de faible rentabilité en raison de la corruption endémique.

Un leadership trop coercitif génère des « Pitoyens »

Je souhaite que les Autorités guinéennes soient bien inspirées pour travailler et pour tirer les vraies leçons d’une telle catastrophe humaine et de santé publique. Je souhaite sincèrement qu’il en soit ainsi. La République de Guinée a légitimement et structurellement besoin de Paix totale pour la conduite de la concorde nationale sans laquelle il n’y aura jamais de développement, quelle que soit la bonne intention de ceux qui gouvernent ou de ceux qui aspirent à gouverner. La seule priorité qui doit s’imposer à celui qui a choisi la politique, c’est-à-dire la gestion de la cité, doit être le bien-être des populations, donc du pays dans lequel vivent ces populations. Le vrai leadership politique a besoin d’une force pour protéger et non pour réprimer. Le vrai Leader doit toujours être perçu ou considéré comme étant La Solution, jamais Le Problème ! Et personne ne peut prétendre avoir à lui tout seul La Réponse adaptée à chaque Problème posé. En effet, le leadership trop directif ou trop coercitif génère ce que j’appelle des « Pitoyens », c’est-à-dire des citoyens pitoyables. Ce formateur trop dominant de son Autorité peut obtenir quelques résultats positifs par la peur et la crainte mais malheureusement ces résultats durent peu par manque d’appropriation. Il a tendance en même temps à brider l’expression du sens des responsabilités, le génie créateur de ses collaborateurs et à compromettre son propre héritage. C’est tout le problème de l’intention, de l’action engagée et de l’impact réel. Nous devons donc, même à partir d’approches différentes de solutions, travailler ensemble à la construction, à l’efficacité et à l’efficience durables de nos structures culturelles, sociales et économiques.

La Guinée, Terre bénie des ONG ?

Tout Cadre guinéen a le devoir d’exprimer sa Vérité patriotique à l’égard de ce beau pays que nous ne cessons de mettre en lambeaux depuis l’Indépendance et ce, pour des appétits corrompus jamais complètement assouvis. Témoigner n’est ni accuser, ni renoncer, encore moins trahir ; mais c’est exprimer sa conviction d’homme libre quel qu’en soit le prix, pour contribuer à renforcer l’exemplarité et la citoyenneté. Cette attitude distingue les lâches des autres. Je crois, par mon expérience, connaître l’essence du Pouvoir. Je l’ai exercé pendant de nombreuses années dans de grosses entreprises multinationales sur plusieurs continents. À titre d’illustration, venant de France en 2001 comme chef d’entreprise avec le focus « Redressement d’entreprise », je partis travailler aux USA avec un Visa H1B qui est réservé aux personnes ayant des qualifications et des compétences spéciales dont les États-Unis ont besoin. Le problème du Noir n’a donc rien à voir avec ses capacités mais avec l’usage qu’il en fait dès qu’il se retrouve en responsabilité sur la Terre de ses Ancêtres et au contact de son Histoire. À ce propos, j’ai un réel problème avec la sauvagerie des luttes politiques en Guinée et ailleurs en Afrique pour devenir Président ou Ministre, comme si la seule option qui s’offrirait pour servir la Nation est le service « politique » ! Tout se passe comme si l’absence de véritables bases de développement économique conduisait les meilleurs de l’élite à se tourner vers la Haute Fonction Publique, attirés par l’importance et la disponibilité des deniers publics. Cet appétit se vérifie d’ailleurs souvent par l’augmentation rapide du tour de taille des heureux élus, pourtant encore relativement jeunes ! La Guinée, en raison notamment du désœuvrement des jeunes, est en train de devenir la Terre Bénie des Organisations Non Gouvernementales (ONG) sans ressources propres et qui font feu de tout bois pour récolter des moyens importants qui servent surtout à assurer un bon niveau de vie à leurs dirigeants, les intentions humanitaires n’étant plus que des prétextes. Ces ONG butinent comme des abeilles en se posant sur toutes les branches de tous les arbres possibles pour récolter le miel indispensable à leur survie. Certains dirigeants utilisent ce genre de structures pour « recycler” les dons et autres cadeaux reçus dans le cadre de leurs fonctions, et parfois les produits de détournement, mais aussi pour donner du travail à leurs proches.

L’attitude rebelle des cadres, une garantie de progrès

Enfin, je note avec regret que les crises socio-économiques des États d’Afrique subsahariens se traduisent surtout par des remaniements ministériels non immédiatement accompagnés d’initiatives fortes, durables et aux conséquences mesurables sur l’amélioration des conditions de vie des populations. Le mal réside tout d’abord dans l’absence d’une Vision comprise et partagée ; puis, il y a l’incapacité quasi-congénitale de nos Chefs à sortir de l’improvisation liée à la politique opportuniste du court terme pour travailler sur de vrais projets structurants, durablement rentables et bénéfiques pour le plus grand nombre. Il ne faut jamais oublier que le Court Terme d’aujourd’hui n’est que le Moyen Terme d’hier et le Long Terme d’avant-hier ! D’où l’importance de la planification pour une anticipation des problèmes et une meilleure gestion des risques.Je supplie nos Dirigeants de ne pas craindre l’indépendance d’esprit et parfois même l’attitude rebelle des cadres patriotes compétents du pays. Dans un environnement organisé, confiant et non corrompu, ces personnes constituent une garantie de progrès car elles ne redoutent pas le débat professionnel contradictoire pour la recherche de la meilleure solution possible dans un esprit d’équipe.

Une proposition concrète

Sait-on par exemple qu’il est possible de créer une Très Petite Entreprise (TPE) viable avec en moyenne une somme de 25 000 dollars américains et employant 5 personnes ? Alors, imaginons seulement 100 000 000 de dollars consacrés à cet objectif chaque année. Cet investissement humain actuel peut provenir des recettes minières, des Dons ou de sommes affectées aux multiples Fonds qui se mettent actuellement en place pour la relance structurelle des activités économiques. Les frais de mise en œuvre, de suivi et d’accompagnement de telles petites entités ne devraient pas excéder 10% des sommes investies. Ainsi donc, 4 000 TPE seraient créées par an sur tout le territoire national et à raison de 5 associés par TPE, elles emploieraient 20 000 personnes au total. En considérant un taux d’échec de 50% au bout de deux années d’activité, la Guinée peut valablement et raisonnablement compter sur le travail effectif de 15 000 jeunes par an en moyenne, répartis sur tout le territoire national et créant les conditions d’un dynamisme économique et social irréversibles. Ces nouveaux entrepreneurs deviendront rapidement des créateurs de nouvelles richesses et de nouveaux emplois. À titre d’exemple, en France, environ 30% des entreprises créées disparaissent au bout de trois années d’exploitation ! Et alors ? En ce qui nous concerne, nous aurions en permanence et en moyenne 15 000 jeunes par an en activité et effectivement génératrice de revenus et d’emplois. Au bout de dix ans, les 150 000 associés auront créé plus de 450 000 emplois à raison de 3 emplois par associé ! Ce faisant, la Guinée aura transmis le goût de l’entreprenariat à 150 000 jeunes en 10 ans et donné du travail à 600 000 jeunes tout en renforçant les bases de son développement économique et social global. Il s’agit là de réalité, pas de chimère, ni de poudre aux yeux. Cette approche présente plusieurs avantages :

. Il s’agit de sociétés et d’associés avec les attributs, les droits et les devoirs ;

. Il s’agit de sociétés formelles soumises à l’accompagnement de Centres de Gestion Agréés (CGA) ;

. Il s’agit de prêts à très faible taux d’intérêts, remboursables à partir de la troisième année d’exploitation par exemple. Le produit des remboursements étant utilisé pour accorder de nouveaux prêts à de nouveaux jeunes entrepreneurs ;

. Il y a création d’une émulation entre ces futurs capitaines de notre développement industriel, touristique, patrimonial, artistique, agricole, agro-alimentaire, halieutique, des nouvelles technologies de l’information et de la communication et bien d’autres domaines non encore explorés ;

. Il y a un effet d’essaimage qui s’amplifie avec le montant des financements mis à disposition ;

. Il s’agit de financements publics dont les modalités d’attribution doivent être précisément définies, la transparence des procédures publiquement validées et auditées et les sanctions prévues  sont strictement appliquées sans aucune distinction ;

. Il faut être volontariste et audacieux pour le pays. L’opération doit donc être légère et conduite par de jeunes patriotes déterminés à sortir la Guinée du sous-développement chronique. Point besoin de structures lourdes budgétivores qui absorberaient l’essentiel des sommes à mettre à disposition ;

. Pour une fois, les structures administratives seraient à 100% au service de la création d’entreprises, de la reconnaissance et de la valorisation des entrepreneurs qui sont les seuls créateurs de richesses nationales durables.

En conclusion sur ce point capital du développement de notre pays, il est important de bien noter :

  • Qu’il n’y a pas de petite création de richesse ;
  • Qu’il ne faut jamais sous-estimer la capacité d’un jeune à se prendre dignement en main lorsqu’il bénéficie d’un soutien dans le cadre d’une véritable opportunité d’émancipation économique et sociale ;
  • Que toute valeur qui n’est pas créée chez nous sera importée de l’extérieur et contribuera à notre appauvrissement ;
  • Que les Grands Desseins s’accomplissent toujours à partir de la volonté résolue de s’émanciper de toute assistance vitale des autres.

Si certains trouvent ma proposition insuffisante ou irréaliste, c’est l’occasion pour eux d’en faire d’autres. Pourquoi pas ? L’important est d’engager des actions concrètes, créatrices d’un maximum de revenus et d’emplois répartis sur tout le territoire national. Le développement équilibré est à ce prix.

Merci. Kémoko TOURÉ. Conakry, Juin 2020

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